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Macron et la lutte contre les fake news

Un danger pour la liberté d'expression ?

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Le 3 janvier, lors de ses vœux aux médias, le Président de la République annonce ce qui sonne comme une mission pour la Quadrature : la censure d’une partie du web au nom de la lutte contre les fake news.

Je me propose ici de synthétiser une discussion que j’ai lancé sur la mailing liste de LQDN, dans l’ordre chronologique, à compter du premier message, le 4 janvier à 10h.

Attention, les parties "romancées" ne sont que le fruit de mon imagination, elles ne représentent en rien la façon de penser, ni même la situation réelle des intervenants, il me semblait simplement amusant (et intéressant) de mettre une histoire derrière un message, plus qu’un résumé, je propose ici une sorte de nouvelle.

L'élément déclencheur : un bruit à la radio

Nous somme le jeudi 4 janvier, c’est le matin, et tout semble paisible, mais alors que j’entends au loin, sans trop y prêter attention, des bruits de radio, mon ouïe tombe sur une étrange nouvelle : Macron veux lutter contre les fake news, particulièrement sur Internet. Intrigué, je fais quelques recherches pour en apprendre plus, puis je laisse tomber, "c’est un coup de com’", pensait-je.

Mais près d’une heure plus tard, après que le problème me soit revenu à l’esprit au détour d’un tweet, je me rends compte que ce n’est peut-être pas si anodin que ça, et que peut-être vaut-il mieux avertir une association que je connais bien et qui me semble ne pas être au courant.

Il est 10 heures, et j’écris à ce moment un courriel, qui ressemble à ça :

Bonjour à tous,

en cette période de vœux présidentiels, un détail - qui n’a pour un fois pas échappé aux médias, fait tâche : le contrôle des médias (et des Internets), au nom de la lutte contre les fake news.

Alors qu’on imagine mal comment ce contrôle pourrait s’appliquer à l’ensemble d’Internet, le porte-parole du gouvernement, invité chez Bourdin ce matin, nous affirme qu’ils sont prêt à mettre en place des restrictions au niveau « des hébergeurs », ce qui représente une menace grave pour la liberté d’expression ; même si le Gouvernement ne prétends le mettre en place que pour les périodes électorales.

La définition même de fake news constitue sans nul doute un couteau de plus dans le dos de notre Constitution déjà bien amochée. Il me semble qu’il s’agit précisément du genre de problèmes qui serait pris en main par la Quadrature ; non pas qu’il ne puisse se régler dès maintenant, mais soyons vigilants, et prêts à réagir à un éventuelle consultation, projet de loi, ou même décret.

Au-delà de ça, j’ai bien peur que les fake news deviennent le nouveau cheval de Troyes de la censure, passant après moult nazis, pédophiles et terroristes.

Et vous, que pensez-vous de cette annonce ? Effet de communication ? Réel danger pour la liberté d’expression ?

Notons bien les questions finales : à ce moment, je n’ai pas d’avis sur la question, et j’aimerais bien avoir quelques éclaircissements, si possibles différents de ce que j’ai lu dans la presse.

L'histoire de M. Hervé

Aujourd’hui, c’est jeudi, et comme tout les matins, je prends mon petit-déjeuner en compagnie de ma femme, en fond tournent les informations ; je les entends, sans trop y penser, car à table, nous discutons, écouter la télé, il n’en est pas question. Je pars de chez moi, le bus est en retard, alors en attendant, je regarde mes mails, j’en reçoit rarement d’importants, et aujourd’hui, comme parfois, il y en a un de La Quadrature - ou plus précisément de la liste de discussion de La Quadrature. Je décide d’y jeter un œil : en voilà un qui se plaint de l’annonce de la lutte contre les fake news, pourtant, ça ne m’a pas l’air si mal, et ce que j’ai lu me permets de penser que c’est une bonne loi, qui ne concerne…

Vite, le bus, j’ai failli le rater, perdu dans mes pensées ; je valide mon titre, et profite du court trajet pour répondre rapidement avant d’aller travailler :

Bonjour,

telle que présentée hier par Macron la mesure va plutôt dans le bon sens, s’il ne s’agit que d’assurer une plus grande transparence de l’identité des annonceurs sur les plateformes. Il s’agit effectivement d’une contrainte sur les hébergeurs mais ne touchant pas a priori au contenu même. Les problèmes sur les contenus sont toujours du ressort du juge et c’est là qu’il faudra veiller et voir s’ils tentent de définir les fake news ou se contentent du droit existant.

A ce moment précis, je ne sais plus quoi penser, peut-être que le Gouvernement à raison, finalement.

Réaction de La Quadrature

Ce matin, je pars au Garage, on part en conférence aujourd’hui, avec deux autres gars de La Quadrature, et ce sera sympa, on va rencontrer du monde, comme toujours ; me voilà dans le RER, je me demande ce que pensent tous ces gens, s’ils cautionnent ces restrictions de libertés qui ont lieu tous les jours. Je tombe sur un article : Lutte contre les fake news… de l’enfumage, donner à manger aux médias, afin de faire autre chose, et de s’échapper du vrai débat. J’arrive, sort du train, marche un peu, entre au Garage, lis les mails des listes de discussion en attendant mes acolytes. Tiens, un mail sur les fake news, encore des gens qui s’inquiètent… Un petit article pour illustrer ma pensée :

4 janvier 2018, Paris - Hier soir, Emmanuel Macron a annoncé une future loi contre la propagation de « fausses informations ». Derrière un effet d’annonce assez cynique, il révèle son désintérêt pour un sujet qui mérite pourtant un traitement sérieux. La propagation de « fausses informations » est le symptôme d’une distorsion du débat public provoquée par la surveillance économique des grandes plateformes - dont les partis politiques traditionnels s’accommodent très bien, quand ils n’y ont pas recours.

[…]

La propagation de fausses informations n’est que le symptôme d’un mal bien plus large causé par le ciblage publicitaire. La qualité du débat public exige un espace neutre, où le tissu des opinions n’est pas déchiré par des considérations marchandes. Emmanuel Macron propose de ne traiter que le symptôme, et de la façon la plus absurde qui soit. Traitons donc le mal par nous-mêmes.

Article complet

Cet article m’éclaire : merci LQDN, ma pensée est enfin structurée, vous avez révélé l’élément qu’il me manquait pour tirer au clair tout ça.

Quelques réponses en vrac

La réponse de Mel

Militant pour la neutralité du net depuis toujours, je la vois aujourd’hui écorchée aux États-Unis, et j’ai peur pour la France : c’est bien connu, les USA influencent toujours le monde, c’est pourquoi je décide de répondre :

Bonjour,

Je rejoins plutôt Titi_Alone quant aux conséquences de ce projet de loi. En effet, je reçois régulièrement des updates de FFTF (Fight For The Future) qui se bat depuis plus d’un an pour la neutralité du Net aux Etats-Unis : Net Neutrality is not dead yet.

Cette année encore, ils lancent ce que je pense être un dernier espoir de sauver la neutralité du Net : We can make Congress vote for net neutrality. Here’s how.

Demand Progress et Free Press Action Fund se battent à leurs côtés pour contrer celui par qui tout est arrivé : Verizon (oui, je sais, il est peut-être temps de changer de boîte mail !). Ce dernier a en effet réussi le coup de maître de ralentir, voire carrément bloquer, l’accès à Internet de certains utilisateurs "indisciplinés". Ceci pose quand même la question de la légitimité : qui est effectivement en droit de procéder à une interruption de connexion, et dans quelles conditions ? Que signifie concrètement "contraindre les hébergeurs" ? Et enfin, quel est l’enjeu réel de cette volonté de contrôle ? Les fake news sont-elles réellement le problème ? Pensez-vous qu’il soit judicieux d’arrêter de former l’esprit critique en réglementant à foison? On vit quand même dans une période de surinvestissement émotionnel (tout le monde est choqué par à peu près tout et n’importe quoi), et l’opinion publique devient, de façon perverse à mon avis, la référence à suivre. Le contrôle de ce genre d’information ne va servir que les intérêts des plus puissants qui eux, continueront à raconter ce qu’ils veulent grâce à des ribambelles d’avocats spécialisés. Je cite 20 minutes : "(…) au moment des élections, un article politique sur quatre était « idéologiquement extrême, hyperpartisan ou conspirationniste (…)". Peut-être, mais cela ne m’a pas empêchée de voter selon mes convictions. Comment reconnaître ces tendances si on les supprime ? Est-ce vraiment une avancée ou bien s’agit-il d’une régression déguisée en avancée ? Bizarrement, de LCI à 20 minutes, on a pu lire les mêmes rengaines, quasiment aux mots près… ça ne vous suffit pas d’avoir une "presse" franchement racoleuse ? Moi, si. Pour ma part, je pense que ces événements sont en résonance, qu’il n’existe pas de hasard, et que la France essaie juste de trouver un moyen de s’engouffrer dans le même tunnel que les EUA. Une fois ce contrôle justifié et mis en place, plus rien ne les arrêtera dans leur quête du flicage à outrance. Cela soulève, à mon sens, une autre question : à qui appartient Internet ?

Ma réponse, à tous (mais surtout à Hervé)

5 janvier, en soirée, décidé, et éclairé de l’article de La Quadrature (et d’autres articles lus dans les journaux) ; je décide de répondre enfin à M. Hervé :

En effet, il s’agit officiellement simplement, "en période électorale", et "sous contrôle d’un juge", de limiter les fake news, mais dans le fond, on sait bien qu’il ne peut s’agir de ça, car ce qu’ils nous vendent, c’est ce qui est actuellement dans la loi. Il me semble évident que le projet va diverger un jour ou l’autre (mais j’espère que non), soit pour s’étendre au delà des fake news (dont le vague de la définition m’impressionne, j’espère que la loi précisera au moins ça), soit hors période électorale, soit avec le contrôle a posteriori d’un juge (comme pour les assignations à résidence). Dans tout les cas, il s’agit de "dérapages" intolérables ; pour moi, c’est se cacher derrière les fakes news pour faire passer tout ce qu’on veut derrière ; notons que l’objectif presque caché est d’éviter les médias russes, mais ils ne disent pas moins vrais que les médias français, tout dépends de la réalité de chacun, finalement.

Monsieur H., un autre

Marre de voir passer depuis ce matin des absurdités sur la lutte contre les fake news, le sujet à été traité par La Quadrature, je pense qu’il n’y a pas grand chose à dire de plus, fermons le débat :

Voilà, fake pour certains, vérité suprême pour d’autres. La censure ne remplace que de façon apparente un vrais débat d’idées… D’un gouvernement jeune et moderne, me dit-on, on pourrait peut-être espérer une injection d’oxygène (plutot de la vieux CO) dans le débat du projet sociétal…


Les messages de la conversation ont été modifiés pour s’intégrer à Zeste de Savoir, mais aucune modification de sens n’a été effectuée ; aussi, les signatures des auteurs ont été retirées, parce que même si la liste de discussion est publique, peut-être qu’ils n’aimeraient pas que leur nom / pseudo atterrisse ici.

Maintenant, c’est à vous, qu’en pensez-vous ? Coup de communication ou réel danger pour la liberté d’expression ?

1 commentaire

Je pense que pour l’instant notre liberté d’expression est encore hors d’atteinte d’être entaché. Mais qu’il faut garder une certaine veille envers ces décrets votées les dimanches soir. Cependant au vu de l’élection de candidat tel que Trump, je pense qu’il y à bel et bien besoin de mesure pour les élections. Dernièrement il faut garder ces média de désinformation, tel que Slate ou Gorafi, qui peuvent nous amener certaine gymnastique cognitive.

Si tu n’est pas gentil, soit au moins polie

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