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Lymphome 9 & 10 : C’est tout CECOS & Routine 2 : l’aplasie

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L’avant-propos se trouve ici.

9 -- C’est tout CECOS

Un jour, peu de temps avant de débuter les premières chimios, les médecins m’ont signalé que parmi les nombreux effets secondaires, je risquais une interruption de la spermatogenèse. Que je ne produise plus de spermatozoïde, donc. Bizarrement, faire un gosse n’occupait pas mes pensées plus que ça. Peut-être, qui sait, était-ce lié au fait que j’avais un cancer. Être célibataire étudiant ne devait pas aider non plus. Sauf que le risque, c’est que la spermatogenèse ne reprenne pas tout de suite, voire pas du tout.

Que faire ? La science moderne nous permet des choses extraordinaires, comme de congeler des spermatozoïdes pour pouvoir les utiliser plus tard. Cela se fait dans un CECOS (prononcé « sec » « os »). On envoie donc une ambulance, on me demande de me coucher sur un brancard (je peux marcher, vous savez ? Vous vous en fichez ? Bon, brancard obligatoire…), et après un petit tour dans Paris, me voici dans le « Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains » parisien.

Une gentille médecin m’accueille et m’explique la procédure. Il faut désinfecter le bout du gland, provoquer une éjaculation, mettre l’éjaculat, en particulier le début de celui-ci, dans un flacon, mettre le flacon rapidement dans un placard, et le signaler. Pendant qu’on se rhabille, des gens ouvrent le placard depuis l’autre côté, analyse le sperme et le congèle si tout va bien.

Ça à l’air facile. Je rentre dans la salle, tout seul. Une plaquette en dessin me rappelle la procédure : enlever le pantalon, désinfecter, un petit bonhomme de dos avec la main au niveau des parties génitales et des petits traits qui signalent un mouvement répété.

Allez… T’as un cancer. Allez ! Tout de façon, tu veux pas de gosses, c’est chiant les gosses. Allez !! T’as remarqué qu’on t’a fait sortir d’un hôpital en ambulance pour te faire te masturber dans un autre hôpital ? Allez…
« Il y a un problème, M. Gabbro ? »
C’est pas venu. Je rentre donc, la queue entre les jambes, au service d’hématologie.

Mais les médecins sont tenaces : on me renvoie au CECOS le lendemain. Un gentil monsieur m’accueille. C’est parti. Et je repars avec autant de succès que la première fois.

Mais les médecins sont vraiment tenaces ! Les consignes du surlendemain sont donc de m’asticoter la zigounette dans ma chambre.
– Pourquoi c’est éteint dans la cambre ?
– M. Gabbro fait un prélèvement pour le CECOS.
– C’est que je dois l’amener à l’IRM, moi.
Je crois vous avoir déjà parlé de l’acoustique très particulière des portes (on entend tout de dedans, rien de dehors).

Il fut finalement décidé de commencer la chimio sans congeler de spermatozoïde (c’est qu’ils sont bien cachés, les fourbes). Quand je demandai comment je pourrais savoir par la suite si la spermatogenèse avait repris, on me répondit que la seule manière fiable, c’était de vérifier… sur un prélèvement. Autant vous dire qu’aujourd’hui, je n’en sais toujours rien.

10 -- Routine 2 : l’aplasie

Mon traitement est à effet retardé : durant une semaine, j’ai le droit a de la chimio, ce qui donne les journées types décrites dans « Routine 1 ». S’ensuit un jour de permission (à la maison <3 ) et un nombre de jour indéterminé d’aplasie. Mais qu’est-ce donc que ceci ?

Un humain normal a entre 4 000 et 10 000 millions de globules blancs par litres de sang (ça fait beaucoup), tout type confondus. Et la chimio vint. Elle dézingua les cellules souches sanguines, et le nombre de globules blanc chuta. En dessous de 1 000 millions par litres, le corps ne se défend plus correctement, c’est l’aplasie. Et les effets associés sont… nous allons y venir.

Avant, un mot sur le pourquoi : la durée de vie des globules blancs polynucléaires, les principaux, est faibles. Quelques jours seulement. Rajoutez un temps de maturation de quelques jours, et vous comprenez pourquoi ils chutent une semaine après le début de la chimio, et ne remontent que lorsque la moelle recommence son boulot. L’aplasie provoque aussi des soucis avec les globules rouges, qui durent plus longtemps (120 jours), mais qu’on ne peut pas laisser tomber à 1 % de leur valeur normale. :P Idem avec les plaquettes, qui durent moins de 10 jours. Pour ces deux-là, on transfuse (et on me dope à l’EPO). Pour les globules blancs, on donne de l’EPO à globule blancs (sisi, ça existe) et on attend.

Les effets de ceci, donc. Vous avez, je suppose, déjà été épuisé. Pas juste après une grosse journée (ça, c’est très fatigué), mais épuisé, du genre pendant une grosse grippe, vous êtes cloué au lit pendant une semaine. Hé bien l’aplasie, c’est ça, en pire. Je dormais une vingtaine d’heures par jour, et ne pouvait rien faire du tout. C’est un état d’épuisement assez indescriptible. Et aussi étrange que ça puisse paraitre, c’est directement relié aux globules blancs.

Il faut savoir que notre corps est rempli de bactéries, sur la peau, les poils (OK, pas à cette époque-là… Il ne me restait que des poils de nez), dans la bouche, les intestins, et que sais-je encore. Bien que la plupart de ces bactéries soit en symbiose avec nous (comprendre « copains »), quand votre système de défense est HS, ça marche moins bien (pas si copains que ça, en fait). Les bactéries présentes sur la peau des fruits peuvent vous causer des soucis digestifs, vos intestins partent à vau-l’eau, les champignons colonisent votre bouche et votre larynx, la moindre poussière peut causer une pneumonie, etc.

Pneumonie à laquelle j’échapperai, fort heureusement. Il faut dire que l’entrée de ma chambre est maintenant règlementé : je suis en isolement sanitaire. Les gens qui viennent me voir doivent porter blouse, gant, charlotte et masque. Tous est assortis en utilisant toute la palette du bleu moche. Les infirmiers parlent de tenue de cosmonaute ; moi, je trouve que ça ressemble a un anti-schtroumpf : blanc habillé en bleu). De plus, une grosse machine bruyante bouffe-poussières a été installée dans ma chambre.

Ce à quoi je n’échapperai pas, ce sont les champignons. Pour faire court et propre, ça forme des plaques blanches dans la bouche ou les conduits qui, si quelque chose passe dessus (nourriture, eau), font atrocement mal. Je ne mangerai presque plus rien pendant une semaine à deux reprises, perdant 10 kg à chaque fois. Un régime efficace, bien que je ne le recommande pas. :-°

Et tout ça, la fatigue, les champignons, la crainte de choper un gros truc, dure de quelques jours à 3 semaines. On ne sait pas à l’avance, seules les prises de sang peuvent dire quand c’est fini. Bon, la disparition des champignons et mon état général donnent une bonne idée de si c’est bon ou non. En pratique, j’étais au fond pendant un certain temps, et remontais dans un état normal (enfin, tout est relatif) en deux jours.

Autant vous dire qu’en pleine aplasie, les après-midis jeux de société et les soirées jeux sur (vieux) PC sautaient. C’était dodo.


Durant ces périodes d’aplasie, la moelle osseuse ne fait donc plus son boulot. Pour les globules blancs, on gère comme on peut, mais pour les globules rouges et les plaquettes, on procède à des transfusions. C’est donc le moment où jamais de dire que donner du sang, ça sauve des vies.


5 commentaires

Merci pour la suite ! Toujours aussi intéressant et bien écrit. :-)

J’ai noté une petite coquille je pense :

Un humain normal a entre 4 000 et 10 000 millions de globules blancs par litres de sang […] En dessous de 1 000 milliards par litres, le corps ne se défend plus correctement

+1 -0

Arf… Merci ! Je me suis relu 3 fois, et il reste quand même des coquilles bêtes. :D

J’avais aussi oublié l’italique dans le paragraphe « allez… », ce qui devait compliquer la compréhension…

Édité par Gabbro

Hier, dans le parc, j’ai vu une petite vieille entourée de dinosaures aviens. Je donne pas cher de sa peau.

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Un autre témoignage sur le prélèvement de sperme au CECOS, dans un tout autre contexte (PMA), si ça vous intéresse. Bizarrement, il ne l’a pas vécu comme moi. :-°

J’ai connu ça, ce n’est pas spécialement agréable bien que j’ai eu la chance d’avoir ma femme avec moi. Ça aide. <3

Mais il y a pire, pour les analyses de la qualité spermatique : abstinence de trois-cinq jours obligatoire et tu dois boire 50 cl d’eau une heure avant le prélèvement. Et tu dois te retenir de pisser jusqu’au feu vert médical, autant te dire que c’est tendu parfois quand ils sont en retard.

Et bien sûr, 3 mois avant l’examen, il faut éviter de chauffer les parties génitales : pas de douche trop chaude / longue, pas de bain, pas d’ordinateur sur les genoux, de jeans trop serrés, de téléphone dans la poche, etc.

Que du bonheur.

(mais bon, au moins je n’étais pas KO et en détresse immunitaire ce qui est je pense bien plus lourd)

Amateur de Logiciel Libre et de la distribution GNU/Linux Fedora. #JeSuisArius

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pour les analyses de la qualité spermatique 

Bon, bah si je veux faire un enfant et que ça ne marche pas, je sais à quoi m’attendre…

Hier, dans le parc, j’ai vu une petite vieille entourée de dinosaures aviens. Je donne pas cher de sa peau.

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