Licence CC BY-SA

De la criminalisation du secourisme

Dernière mise à jour :
Auteur :
Catégorie :
Temps de lecture estimé : 5 minutes

Imaginez une scène : une guerre a éclaté entre deux pays (peu importe leurs noms). Une violente bataille vient de se terminer, et seuls quelques soldats sont encore sur place, tandis que les médecins arrivent pour secourir et évacuer les blessés. Soudain, un des soldats du camp adverse arme son fusil et tiens en joue les médecins. Il tire.

Nul doute qu’une telle scène ferait scandale, dans une société où la santé est considérée comme un droit inaliénable. C’est pour cela que les prisons disposent de médecins et que le Code Pénal prévoit un délit dit de Non-assistance à personne en danger, consistant à ne pas porter secours ou à ne pas alerter les secours lorsque l’intégrité physique d’une personne est menacée.

Maintenant, si je vous disais qu’une scène similaire se produit régulièrement en France depuis près de deux ans ?

Depuis quelques années dans les manifestations, des petits groupes de bénévoles nommés street medics (terme que l’on pourrait traduire par secouristes de rue) se constituent, avec pour but de porter assistance aux blessés. Le terme de « blessés » est ici à prendre dans un sens très large, les street medics s’occupant aussi bien des personnes blessées par des coups ou des projectiles que par des armes chimiques comme les gaz lacrymogènes, ainsi que des divers malaises pouvant survenir dans une situation de stress.

Il me faut aussi rappeler que le secourisme est une activité libre de toute titrisation. Aucun adoubement de la part d’une institution étatique n’est nécessaire pour l’exercer. On peut considérer le secourisme comme la plus extrême et la plus générale simplification de la médecine d’urgence, qui est donc accessible et praticable par tous. Ainsi, tout le monde peut s’appeler « secouriste » et pratiquer les activités du secourisme. Il n’y a que deux autorités suprêmes : celle de la victime (qui peut refuser les gestes) et celle du médecin (qui décide de la poursuite ou de la modification des gestes).


Or, si le secourisme n’a rien d’illégal, les actualités des derniers mois, voire des dernières années, tendent à montrer que celui-ci se criminalise. Porter secours semble progressivement devenir répréhensible.

En effet, depuis les manifestations contre la Loi Travail en 2016 (ce qui suit est valable quelque soit votre opinion au sujet de cette loi), les street medics sont victimes d’un nombre croissant d’agressions de la part des « forces de l’ordre »1. Le premier témoignage que j’ai pu trouver sur le net d’un tel acte date de mai 2016, vous pouvez le retrouver ici. Depuis, de nombreux autres ont été publiés, que ce soit par les street medics eux-mêmes ou par des journalistes.

Certains se font arrêter pour port de la Croix-Rouge, protégée par la convention de Genève (normalement pour interdire à un soldat de la porter pour pouvoir s’approcher des blessé·e·s pour les tuer)3. D’autres déclarent s’être fait « tabassés »4. Ils voient parfois leur matériel de soin être confisqué5 ou être emmenés au poste pour « exercice illégal de la médecine »6.

Si j’écris ce billet aujourd’hui, c’est pour vous signaler mon inquiétude. Alors que, depuis deux ans, les forces de l’ordre disposent de moyens grandissants (notamment du fait de l’état d’urgence), celles-ci semblent ne plus s’en prendre seulement aux personnes belligérantes mais aussi aux blessé·e·s et à celles et ceux qui leur portent secours. Certains policiers justifient cela par le fait que les street medics soignent tout le monde, y compris donc les personnes les plus hostiles. « Le message qui est passé, c’est “casseurs venez, vous pourrez agir en toute impunité. »2 Mais cela justifie-t-il de multiples agressions envers des soigneurs ?

Pourquoi acceptons-nous dans des manifestations quelque chose que nous n’accepterions jamais dans un cadre de guerre ?

In fine, si j’écris ce billet, c’est pour vous inviter à prendre parti contre ces pratiques qui voudraient faire du secourisme une activité destinée uniquement aux personnes « politiquement correctes ». J’assume pleinement ma position : l’accès à des moyens de secours devrait toujours être totalement inconditionnelle, et les personnes qui en ont la charge ne devraient jamais être la cible de violences, au nom du fait qu’elles « soignent tout le monde ».


  1. Vous excuserez les guillemets, je n’ai trouvé aucun terme qui ne soit pas orienté politiquement, d’un côté ou de l’autre. « Forces de l’ordre » suggère que l’action de celles-ci consiste à rétablir l’« ordre », ce que certains ne manqueront pas de discuter. À l’opposé, employer une terminologie anarchiste aurait également été très discutable. Voir ici pour plus de détails. 

  2. « Pourquoi les «street medics» sont devenus indispensables dans les manifestations ». Slate.fr, 14 juin 2016, URL

  3. À ce propos, une décision du tribunal de Nantes en avril 2017 semble suggérer que l’usage de la Croix-Rouge par les street medics serait toléré, car dépourvu d’intention de nuisance. Voir : « Il portait la Croix-Rouge en manif : le street médic au tribunal ». jactiv.ouest-france.fr, URL

  4. Street Medics Nantes - Compte rendu de la manifestation du 14/02 contre la sélection. URL

  5. « Street medics, « simplement là pour venir en aide » ». Ouest-France.fr, 3 octobre 2016, URL

  6. « Qui sont les “street medics”, ces soignants des manifs ? » Les Inrocks, URL



Note : J’ai volontairement omis de parler des blessures faites par les forces de l’ordre aux manifestants pour me concentrer uniquement sur ceux qui s’occupent de soigner ces blessures, étant donné que le sentiment de légitimité de ces violences est très situé, politiquement parlant. J’ai en revanche basé ce billet sur le postulat que l’idée d’un accès universel aux soins faisait plus ou moins l’unanimité.

Licence

Ce billet est publié sous la licence « Creative Commons By-SA 4.0 rezemika ». N’hésitez pas à le partager tel quel, ou à en partager des versions modifiées (auquel cas, je vous demande de le préciser explicitement).

Le logo de ce billet provient de Wikipédia (source) et représente le drapeau de la Suisse, qui est une inversion du logo de la Croix-Rouge.

Sources

  • « Code pénal - Article 223-6 ». Code pénal, vol. 223‑6. Consulté le 19 février 2018.
  • « Emblèmes de la Croix-Rouge ». Wikipédia, 4 janvier 2017. Wikipedia, URL.
  • Grangeret, Arnaud. « Témoignage d’une street medic ». Club de Mediapart, URL. Consulté le 19 février 2018.
  • « Il portait la Croix-Rouge en manif : le street médic au tribunal ». jactiv.ouest-france.fr, http://jactiv.ouest-france.fr/actualites/france/il-portait-croix-rouge-manif-street-medic-au-tribunal-68323. Consulté le 19 février 2018.
  • « Police (institution) ». Wikipédia, 16 février 2018. Wikipedia, URL.
  • « Pourquoi les «street medics» sont devenus indispensables dans les manifestations ». Slate.fr, 14 juin 2016, URL.
  • « Qui sont les “street medics”, ces soignants des manifs ? » Les Inrocks, URL. Consulté le 19 février 2018.
  • Street Medics Nantes - Compte rendu de la manifestation du 14/02 contre la sélection. URL. Consulté le 19 février 2018.
  • « Street medics, « simplement là pour venir en aide » ». Ouest-France.fr, 3 octobre 2016, URL.

10 commentaires

Je n’ai pas d’opinion sur la loi qui est à l’origine de tout ceci, et je trouve très bien que d’emblée tu cadres le débat sur le secourisme dans les manifestations, indépendamment des discussions des parlementaires.

Cependant, pour ma part, je ne suis pas d’accord avec ton cheminement d’idées.

Si un secouriste passe aux abords d’une manifestation, remarque un manifestant blessé, va lui porter assistance et se fait matraquer, l’affaire est effectivement révoltante. L’accès aux soins, en particulier dans une situation d’urgence, est un droit dont devrait bénéficier chaque être humain.

Mais ici, et je m’appuie sur le premier témoignage que tu cites, nous apprenons que « les équipes street medic sont composées de manifestants bénévoles ». C’est-à-dire que les street medic sont des manifestants avant d’être des secouristes. Des manifestants avec un sac à dos. Et le policier ne peut pas savoir si le sac à dos contient une paire de ciseaux et des compresses ou un mélange inflammable qui servira peut-être à griller vivant un collègue.

Les street medic ne constituent pas un groupe impartial de personnes qui viennent porter secours, contrairement aux équipes de la Croix-Rouge par exemple, dont les camions peuvent d’ailleurs être envoyés depuis la régulation départementale du 15. Les street medic sont des manifestants qui choisissent d’apporter un soutien logistique à un mouvement certes légal, mais qui perturbe la tranquillité publique d’une manière pacifique un jour et destructrice un autre jour. A ce titre, je ne vois pas pourquoi la police leur ferait un traitement de faveur (attention, je ne cautionne pas ici les excès qui ont pu avoir lieu).

Tu fais tout au long de ton billet la comparaison avec l’horrible milieu du conflit armé, de la guerre.

Imaginez une scène : une guerre a éclaté entre deux pays (peu importe leurs noms). Une violente bataille vient de se terminer, et seuls quelques soldats sont encore sur place, tandis que les médecins arrivent pour secourir et évacuer les blessés. Soudain, un des soldats du camp adverse arme son fusil et tiens en joue les médecins. Il tire.

Ce sont des situations qui sont malheureusement déjà arrivées. Je n’ai plus les noms en tête, mais de nombreux navires-hôpitaux ont été bombardés ou torpillés pendant les deux guerres mondiales. En 1954, lorsque les soldats de l’armée de Giap font prisonnier 10 000 soldats français, dont plus de la moitié sont des blessés, ils ne laissent pas les médecins militaires poursuivre leurs opérations. Tous subissent la marche forcée dans la jungle jusqu’à leurs camps (« mouroirs » serait un terme plus exact) où les médecins français, parqués ensemble dans le même bâtiment, ne peuvent pas porter assistance à leurs camarades dans le besoin. La Croix-Rouge ne fût jamais autorisée à visiter ces camps et tout ceci se déroula dans l’indifférence générale de l’opinion française, qui d’ailleurs avait déjà oublié l’Indochine, avant de la perdre.

Si tu compares les street medics aux médecins militaires, ils doivent alors être traités comme tel, c’est-à-dire être désarmés et faits prisonniers au même titre que leurs camarades (les médecins militaires sont des officiers, qui portent potentiellement une arme). La responsabilité de prodiguer des soins revient alors au vainqueur, à celui qui gère les prisonniers.

Pour finir, je trouve les témoignages « on veut juste aider, donner un coup de main aux blessés » à la limite de la recevabilité compte tenu du contexte actuel du secourisme. La Croix-Rouge et les sapeurs-pompiers volontaires recrutent pour intervenir tous les jours et toutes les nuits sur les accidents de la route et domestiques notamment. Le tout dans des conditions de travail épouvantables, dues au manque de moyens financiers, matériels, humains et surtout à toutes ces personnes qui confondent appel au 15 et consultation chez le médecin traitant (je pense que je ne t’apprends rien à ce sujet rezemika !). Et ces secouristes sont impartiaux et ne se réveillent pas seulement quand il y a une manif’, contrairement aux street medics.

Je ne sais pas si j’ai été très clair dans mon propos, n’hésitez pas à me demander des clarifications, à relever ce qui ne va pas et à répondre avec vos idées :) .

Édité par Arlequin

+9 -1

Pour finir, je trouve les témoignages « on veut juste aider, donner un coup de main aux blessés » à la limite de la recevabilité compte tenu du contexte actuel du secourisme. La Croix-Rouge et les sapeurs-pompiers volontaires recrutent pour intervenir tous les jours et toutes les nuits sur les accidents de la route et domestiques notamment. Le tout dans des conditions de travail épouvantables, dues au manque de moyens financiers, matériels, humains et surtout à toutes ces personnes qui confondent appel au 15 et consultation chez le médecin traitant (je pense que je ne t’apprends rien à ce sujet rezemika !). Et ces secouristes sont impartiaux et ne se réveillent pas seulement quand il y a une manif’, contrairement aux street medics.

Arlequin

Je te trouve un peu prompt à juger ces street medics, en leur reprochant d’apporter leur compétences uniquement au manifs. Ils ont une vie à côté, et ça ne me choquerait pas que certains soit pompiers, urgenciers, infirmiers, médecins, etc…

Le fait d’être altruiste en manifestation ne les empêchent pas de l’être dans leur vie (bien au contraire!)

+2 -0

SeeoX, je m’appuyais sur une citation de l’article issu de slate.fr cité par rezemika :

On apprend sur le tas, ou au travers d’atelier de formation au secourisme et au déplacement collectif, pour savoir comment gérer le stress ou réagir en cas de mouvement de foule

La citation suggère pour moi que les street medic sont quelques manifestants, qui se forment entre eux aux bonnes pratiques, mais uniquement parce qu’il va y avoir une manifestation. Effectivement, j’ai été prompt à les juger sur ce plan là, car après tout, ils s’engagent certainement bien plus que moi dans la solidarité et on ne peut pas généraliser : certains d’entre eux sont très probablement secouristes dans une organisation !

Mais leur manque d’impartialité continue de me déranger, comme expliqué dans mon message précédent. Car il s’agit, pour moi, d’une valeur fondamentale du secourisme. Lorsqu’une manifestation est prévue, je pense (mais en vérité je n’ai pas l’information, quelqu’un peut-il confirmer ou infirmer ?) que la préfecture met tout en place pour secourir d’éventuels blessés ? Dans ce cas, la place des street medic est du côté de ces équipes là, dans les organisations mobilisées, et non avec les manifestants. Dès lors qu’ils sont manifestants (cf premier témoignage cité par le billet), ils ont à se soumettre aux mesures prises pour rétablir la tranquillité publique en cas de débordements.

Édité par Arlequin

+2 -0

Je sais pas si c’est vrai, mais les gaz utilisés en lacrymo sont interdit en temps de guerre par une convention type Genève ou un truc de ce genre.

écolo-utopiste altermondialiste radicalisé sur Internet | La tero estas nur unu lando | Géographe de service | Cliquez 👍 pour dire merci

+0 -0

[…] la préfecture met tout en place pour secourir d’éventuels blessés ? […]

Arlequin

Mouais, en tout cas, dans les quelques manifs que j’ai faites ces dernières années, je n’ai croisé ni la croix-rouge, ni les pompiers, ni tout autre organisation officielle de secours. Il y a bien des ambulances qui viennent quelques fois récupérer les manifestants trop blessés, mais ils viennent sur appels.

Mon avis est que si la préfecture demande à faire venir des services de secours pour toute la durée, elle reconnaîtrait alors implicitement qu’il y a bel et bien des violences policières. Or nous savons tous (ironie) que ce ne sont que les manifestants qui sont violents ^^

Édité par SeeoX

+0 -1

Merci pour vos retours ! :)

(J’ai écrit ce message de manière un peu tentaculaire, j’espère qu’il sera quand même compréhensible. Et je me rends compte que j’ai écris un gros pavé, désolé.)

Mais ici, et je m’appuie sur le premier témoignage que tu cites, nous apprenons que « les équipes street medic sont composées de manifestants bénévoles ». C’est-à-dire que les street medic sont des manifestants avant d’être des secouristes. Des manifestants avec un sac à dos. Et le policier ne peut pas savoir si le sac à dos contient une paire de ciseaux et des compresses ou un mélange inflammable qui servira peut-être à griller vivant un collègue.

En effet. J’aurais du le préciser dans le billet, c’est une erreur de ma part, mais en fait beaucoup de street medics s’habillent de manière à être reconnaissables parmi la foule, et adoptent certains codes gestuels (certains se signalent en levant les bras en tenant une unidose de liquide physiologique lorsqu’une arme chimique est utilisée par exemple). Souvent, ils indiquent leur statut en arborant une croix rouge ou verte sur un casque, un brassard ou sur leur veste. Certains ne le font pas justement pour éviter d’être ciblés prioritairement par la police, mais je crois savoir (je n’ai pas de source) que la majorité évite cela parce qu’ils/elles veulent justement pouvoir être identifiés comme street medics par tout les manifestant(e)s.

Un autre point que je n’ai pas (ou pas assez) souligné est que les street medics sont certes des manifestants (au sens où ils suivent le cortège et en font partie), mais qu’ils ne sont pas belligérants (certains utilisent le terme de « casseurs » mais je le trouve à la fois trop restreint et trop orienté politiquement). Ils ou elles décident de leur rôle avant la manifestation pour être soit un(e) manifestant(e) "classique" (je ne vois pas de terme plus précis), soit un street medic. Ces deux rôles ne sont pas tout à fait cumulables.

Aussi, et je n’en ai pas non plus assez parlé, mais lorsqu’un street medic prend en charge une personne qui a une blessure non-bénigne, il se forme souvent un cordon de sécurité autour d’eux (street medic(s) + victime(s)) pour les alerter des mouvements et les protéger (à la fois des regards et des dangers). Et dans plusieurs témoignages que j’ai reçus (notamment le compte-rendu de la manif’ du 14/02, dans les sources), on constate que les personnes qui font les-dits cordons de sécurité sont elles aussi régulièrement agressées, alors qu’elles ne sont pas du tout belligérantes (puisqu’elles sont immobiles).

Ah, et pour la partie « les street medic sont des manifestants avant d’être des secouristes », ne pourrait-on pas dire que les médecins militaires sont militaires avant d’être médecins ? Tout comme les street medics, ils ne sont pas armés et ne viennent pas dans l’intention de combattre, mais ils appartiennent quand même à un camp plutôt qu’à l’autre. Pour faire un parallèle (certes un peu extrême), on peut considérer qu’une manifestation est un affrontement entre le camp des manifestants et le camp de l’État, ce dernier étant représenté par une préfecture, qui ne se sens pas spécialement responsable de ce qui pourrait arriver à ceux du "camp d’en face". Enfin, je ne sais pas si je suis clair…

A ce titre, je ne vois pas pourquoi la police leur ferait un traitement de faveur (attention, je ne cautionne pas ici les excès qui ont pu avoir lieu).

Certes, cependant il me semble très discutable de traiter de la même manière les manifestants belligérants, les manifestants passifs, les street medics et les blessés, qui ont tous des comportements différents. Officiellement, la police est sensée maintenir l’ordre. Pour cela, l’action logique serait de s’en prendre d’abord aux premières sources de désordre. Il serait donc logique de penser que les lanceurs de projectiles soient visés en premier, et que les blessés (et ceux qui s’occupent d’eux) ne le soient pas du tout (puisqu’ils ne créent aucun désordre).

Si tu compares les street medics aux médecins militaires, ils doivent alors être traités comme tel, c’est-à-dire être désarmés et faits prisonniers au même titre que leurs camarades (les médecins militaires sont des officiers, qui portent potentiellement une arme). La responsabilité de prodiguer des soins revient alors au vainqueur, à celui qui gère les prisonniers.

Je les ai comparés, parce que certains font eux-mêmes cette comparaison (dans le sens où, comme en médecine de guerre, on soigne sous stress dans un cadre agité et dangereux), mais je ne crois pas avoir demandé à ce qu’ils soient traités de la même manière. D’ailleurs, je ne cautionne pas non plus l’arrestation des médecins1, qui suppose que l’ennemi se charge des soins. Dans le cas de la police, vu que c’est souvent elle qui est à l’origine des blessures des manifestants, il ne serait pas dans son intérêt de prendre soin des blessés puisque, comme le dit SeeoX, ça consisterait à reconnaître qu’ils blessent des gens. Mais développer davantage serait se risquer à lancer un sujet polémique.

Lorsqu’une manifestation est prévue, je pense (mais en vérité je n’ai pas l’information, quelqu’un peut-il confirmer ou infirmer ?) que la préfecture met tout en place pour secourir d’éventuels blessés ? Dans ce cas, la place des street medic est du côté de ces équipes là, dans les organisations mobilisées, et non avec les manifestants.

Je n’ai pas trouvé d’informations officielles là-dessus (il faudrait demander à une préfecture) car beaucoup de sites de secourisme utilisent le terme "manifestation" pour désigner aussi un spectacle ou un évènement festif. Cependant, et pour autant que je saches, la principale (l’unique ?) mesure qui est prise dans ce sens est d’avertir les hôpitaux du département, ce qui est également fait lorsque qu’un spectacle ou un grand évènement est prévu, pour qu’ils gardent quelques places dans la mesure du possible. A priori (à confirmer), à part cette information, aucun moyen de secours particulier n’est déclenché sur place.

J’y vois deux raisons possibles (en plus du coût financier). Premièrement, ça demanderait d’avoir un personnel statique en attendant qu’il y ai des blessés, alors que le SAMU a déjà bien assez de boulot comme ça. Et deuxièmement, suivre une manifestation avec du matériel de secours n’est pas facile. On ne peut pas avoir de poste fixe, on ne peut pas avoir de brancard (trop encombrant, trop lourd), on ne peut pas avoir de véhicule (impossible à faire circuler entre les gens et les barrages de police), et on ne peut pas avoir un sac d’intervention sur le dos pendant plusieurs heures. Ça condamnerait donc à avoir aussi peu de moyens techniques que les street medics, ce qui ne doit pas être facile quand on habitué à avoir tout le contenu d’une ambulance sous la main.

Le statut des street medics (manifestants, comme tu l’as dit) leur donne au moins l’avantage qu’ils se situent déjà "au coeur de l’action", et ils peuvent donc intervenir en quelques secondes lorsque quelqu’un est blessé. Ça reste un luxe qui n’est donné qu’à une toute petite minorité de soignants professionnels. Une équipe de pompiers qui resterait à distance du cortège aurait du mal à avoir connaissance des accidents et aurait sûrement un délai d’intervention de plusieurs minutes (même si je suis tout à fait d’accord pour dire que leurs moyens techniques sont autrement plus élevés, et que leur présence est donc parfois (et malheureusement) indispensable).

[…] certains d’entre eux sont très probablement secouristes dans une organisation !

En effet. Après, les street medics sont une population très hétérogène. Si je croise les témoignages qu’on m’a fait de vive voix avec ceux que j’ai trouvé sur le net, ça donne une très grande variété de personnes, avec parfois des convictions et des compétences très différentes.

Certains se forment sur le tas, certains ont le PSC1, certains sont secouristes voire paramédicaux. Certains ont des proches qui sont médecins ou infirmiers qui leur ont appris le secourisme. Certains ont un matériel minimaliste qui tient dans un "sac banane", d’autres ont un sac à dos rempli, etc.

Dès lors qu’ils sont manifestants (cf premier témoignage cité par le billet), ils ont à se soumettre aux mesures prises pour rétablir la tranquillité publique en cas de débordements.

Je crains que trop argumenter là-dessus nous fasse sortir du débat, mais puisque les-dites mesures ne sont pas toujours proportionnées aux débordements qu’elles veulent arrêter et qu’elles sont parfois prises avant tout débordement, cela me parait assez complexe.

Edit : Toutes mes excuses, j’avais oublié ton message, qwerty. J’avais en effet cru lire quelque chose allant dans ce sens. C’est d’ailleurs assez ironique qu’une arme soit davantage autorisée sur des civils que des militaires. ^^


Je vais essayer de préparer une petite mise à jour du billet quand j’aurais un moment pour mieux reformuler certains passage, et j’ai repéré une petite faute d’orthographe. :)


  1. Je ne cautionne pas davantage les guerres elles-mêmes, mais c’est un autre sujet. 

Édité par rezemika

"Les accidents dans un système doivent se produire, mais il n’est pas obligatoire qu’ils produisent pour vous et moi." Laurence Gonzales - Deep Survival

+3 -1

Mon avis est que si la préfecture demande à faire venir des services de secours pour toute la durée, elle reconnaîtrait alors implicitement qu’il y a bel et bien des violences policières. Or nous savons tous (ironie) que ce ne sont que les manifestants qui sont violents ^^

Je ne pense pas que ce soit ça la raison car elle pourrait très bien le justifier par les violences faites au policier. Je pense que c’est plutôt que ça coûterait cher d’avoir une équipe de secours à attendre sur place.

les-dits cordons de sécurité sont elles aussi régulièrement agressées, alors qu’elles ne sont pas du tout belligérantes (puisqu’elles sont immobiles)

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Certes les cordons de sécurité humains sont immobiles ou presque, mais ils peuvent très bien être composés de manifestants belligérants. Et par belligérant je veux dire au niveau de la manifestation, pas à l’instant t. Un manifestant peut très bien jeter un explosif puis participer à un cordon de sécurité juste après. Je ne suis pas en train de justifier les violences policières sur les cordons de sécurité, je dis juste que c’est très difficile de savoir si ceux qui en font partie sont belligérants ou pas.

+1 -1

Je sais pas si c’est vrai, mais les gaz utilisés en lacrymo sont interdit en temps de guerre par une convention type Genève ou un truc de ce genre.

qwerty

Ça vient de l’interdiction des armes chimiques, le CIAC, un traité presque mondialement signé. Cela empêche l’usage d’arme chimique en toute proportion.

Pour m’être déjà pris des lacrymos et avoir déjà manipuler des composés lacrymogènes (chlorure de benzyle…) et bien c’est vraiment rien comparé a un coups de matraque… Alors à cette échelle civil c’est justifié que ça soit utilisable.

Нова Проспект

+0 -0

Ce week-end, j’ai eu l’occasion de discuter avec quelques personnes street medics, et ça m’a permis de réfléchir un peu plus à ce sujet. J’ai pensé à trois raisons potentielles qui font qu’il n’y a pas de secouristes « officiels » dans les manifestations, je me suis dit que j’allais les partager avec vous comme pistes de réflexions, si certains ont envie d’y réagir (certaines ont déjà été évoquées).

Par contre, je remarque en écrivant ce petit pavé que j’ai été fortement influencé par mes derniers cours de socio, donc pardonnez les usages répétés des termes comme « institution » ou « violence légitime ». ^^

L’argent

Avoir un dispositif de secours, ça coûte de l’argent. Et quand ce sont des secours officiels, c’est à l’État (ici, la préfecture) de les payer. Et on peut facilement imaginer qu’elle n’a pas très envie de payer pour la sécurité de ceux qui la contestent. En plus, les moyens de secours publics sont déjà surchargés de travail, les mettre sur un poste permanent en attendant une blessure éventuelle plutôt que de les envoyer en cas de blessure certaine reviendrait à perdre encore un peu plus de moyens d’action.

Ça n’est pas sensé se produire

Nous vivons dans un État de droit, au sens premier du terme. C’est à dire que ce que peuvent faire les individus est encadré et décidé par un certain nombre de règles, qu’on appelle le droit.

En l’occurrence, le droit de manifester est prévu par le droit dans des conditions strictes. Notamment, il ne doit pas y avoir de violence, que ce soit contre des gens, du matériel ou contre l’institution étatique. Manifester est une remise en cause très "soft" de l’autorité étatique, mais s’en prendre à l’institution elle-même (en faisant une remarque désobligeante à un policier, en taguant le mur d’un bâtiment public) est une infraction au droit. Plus largement, tout ce qui n’est pas le "droit de manifester" est un "trouble à l’ordre public", et est donc contraire au droit.

Quand le droit est menacé, l’institution étatique est menacée, car la légitimité de son autorité est remise en cause. Pour se protéger, elle doit donc utiliser la violence (Max Weber parlerait de « violence légitime », car son emploi est légitime aux yeux des non-manifestants qui ne voient que des dangereux casseurs). Cette violence est un mécanisme de défense de l’institution pour rétablir son autorité. Toutes ses conséquences (peur, blessures, etc) sont donc normales et attendues, puisque c’est cela qui la rend efficace. Du coup, soigner les conséquences de cette violence (c’est-à-dire soigner les blessés) reviendrait à essayer d’annuler l’action précédente, à s’"excuser" d’avoir employé cette violence, ce qui la rendrait donc illégitime (« on vous a blessé, on vous soigne », ça ne tient pas très bien).

Prévoir quoi que ce soit pour limiter les effets de sa propre violence sur quelqu’un, ça revient à dire qu’on ne maitrise pas la violence qu’on inflige, voire que celle-ci est illégitime. C’est surement la dernière chose dont a besoin un État qui se sent menacé au point d’employer la violence.

Si ça se produit, c’est qu’ils l’ont cherché

Ce point rejoint le point précédent. Les manifestations (au sens du droit) sont sensées êtres pacifiques et ne pas remettre en cause l’ordre public. Si cela arrive, c’est que le droit a été enfreint, et que la violence a été utilisée pour rétablir la situation.

Si un manifestant est blessé, c’est qu’il a enfreint le droit et qu’il a subi une violence en contrepartie. Si un policier est blessé, c’est qu’un manifestant a enfreint le droit et l’a blessé. Dans les deux cas, l’institution est protégée.


Edit : Aussi, en parlant avec une personne street medic, celle-ci m’avait parlé d’une volonté d’auto-gestion de la manifestation, qui se voudrait en quelque sorte une micro-société alternative en réaction à la société contre laquelle elle se bat. Il y a la volonté de ne pas dépendre du bon vouloir de l’État pour être soigné, alors que c’est contre lui que la manifestation se bat. S’il y a besoin d’une aide médicale (comprendre : plus avancée qu’une « aide secouriste »), elle doit être appelée par la manifestation (qui délègue ce rôle aux street medics). Je n’ai pas encore beaucoup discuté avec elle sur ce point, donc c’est à prendre avec précautions, mais voilà.

Édité par rezemika

"Les accidents dans un système doivent se produire, mais il n’est pas obligatoire qu’ils produisent pour vous et moi." Laurence Gonzales - Deep Survival

+2 -0
Vous devez être connecté pour pouvoir poster un message.
Connexion

Pas encore inscrit ?

Créez un compte en une minute pour profiter pleinement de toutes les fonctionnalités de Zeste de Savoir. Ici, tout est gratuit et sans publicité.
Créer un compte