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Billet-signet : L'Université n'est pas en crise

Pour en finir avec quelques arguments fallacieux

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En 2013, Sophie Orange et Romuald Bodin, maîtres de conférences en sociologie, respectivement à l’Université de Nantes et de Poitiers, publient « L’Université n’est pas en crise », un ouvrage dans lequel ils s’attachent à déconstruire les principaux arguments affirmant qu’il y aurait une « crise de l’Université ».

Il ne s’agit pas d’un « coup de gueule » ou d’un déni complet, les auteurs reconnaissent tout à fait qu’il y a des problèmes dans l’enseignement supérieur, et notamment à l’Université. Cependant, le terme de « crise » tout comme les arguments avancés pour l’expliquer ne tiennent pas quand on les confronte aux connaissances de la sociologie, et c’est ce que démontrent les auteurs.

Voici la référence du livre, qui doit se trouver dans les BU de sciences humaines et sociales : Bodin, Romuald, et Sophie Orange. L’Université n’est pas en crise : Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues. Editions du Croquant, 2013.

En 2016, Sophie Orange tient une conférence à l’Université de Nantes où elle résume le contenu de ce livre. La vidéo de cette conférence est disponible sur le site de l’Université, elle dure 42 minutes.

Conférence de Sophie Orange, publiée sur Youtube.

Au vu de l’actualité récente, la même conférence a été tenue le mois dernier, toujours par Sophie Orange. Ce qui frappe, c’est de constater que les arguments qui étaient utilisé en 2016 – et le livre révèle qu’ils sont utilisés depuis les années 1950 au moins – sont toujours utilisés aujourd’hui par le gouvernement. Ce sont ces mêmes arguments, en grande partie au moins, que ce livre déconstruit grâce à de multiples enquêtes de la sociologie de l’éducation et de l’enseignement supérieur.

Le terme de « crise » est utilisé pour qualifier l’Université depuis plusieurs dizaines d’années, ce qui tend déjà à montrer qu’il s’agit moins d’une « crise » – avec la notion d’imminence et de récence que ce mot porte – que d’une situation durable. Aussi, les auteurs montrent notamment que l’Université n’est pas une « usine à chômeurs », la sociologie de l’éducation ayant déjà montré de nombreuses fois que les personnes diplômées de l’enseignement supérieur avaient toutes un taux de chômage plus faible que celles qui ne l’étaient pas. Ils montrent aussi, entre autres choses, que la sélection à l’entrée d’une filière ne garanti pas toujours un meilleur public, en prenant notamment l’exemple des BTS (Brevets de Techniciens Supérieurs), qui sont sélectifs mais considérés comme étant tout en bas de l’échelle sociale et scolaire de l’enseignement supérieur.

Si le sujet de la « crise de l’Université » ou du Plan Vidal vous intéresse – que vous soyez pour, contre ou indifférents vis-à-vis de cette loi, ça ne fait jamais de mal d’entendre des arguments construits – cette conférence peut vous intéresser. Si vous souhaitez plus de détails, le livre peut vous les fournir. Si vous n’avez pas le courage, le temps ou la possibilité de le lire, un résumé de ce dernier est aussi disponible ici.

Bonne vacances pour ceux qui sont concernés ! :)

Sources

  • Bodin, Romuald, et Sophie Orange. L’Université n’est pas en crise : Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues. Editions du Croquant, 2013.
  • Sophie Orange. Webtv de l’Université de Nantes - Sophie Orange - La crise de l’université à l’épreuve des faits. URL. Consulté le 2 mars 2018.
  • Soulié, Charles. « Bodin Romuald & Orange Sophie. L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues. Bellecombe-en-Bauges : Éd. du Croquant, 2013, 213 p. » Revue française de pédagogie. Recherches en éducation, nᵒ 184, décembre 2013, p. 121‑22. journals.openedition.org, URL.


16 commentaires

Je n’ai pas lu le bouquin, donc peut-être que ce que je vais développer est dans ce bouquin. En tout cas, c’est le minimum nécessaire si on veut faire une analyse sur l’Université.

Un des aspects évoqués par Rezemika est :

(de nombreuses études ont prouvé que) les personnes diplômées de l’enseignement supérieur avaient toutes un taux de chômage plus faible que celles qui ne l’étaient pas

Explorons un peu cela.

Une tranche d’âge, c’est 750 000 personnes qui entrent sur le marché du travail tous les ans.

Ces 750000 personnes se décomposent en gros ainsi :

  • Sans Diplôme : 112500 personnes, dont 48% ne trouvent pas d’emploi dans les 4 ans.
  • CAP ou BEP ou Bac : 150000 personnes, dont 25% ne trouvent pas d’emploi dans les 4 ans.
  • Bac +2 ou + : 487500 personnes, dont 11% ne trouvent pas d’emploi dans les 4 ans.

Les pourcentages 48%, 25% et 11% sont ceux qu’on trouvent sur le site de l’INSEE, les effectifs sont estimés par moi, pour avoir des totaux consistants.

Exposé ainsi, superficiellement, on en conclue que le diplôme supérieur est un passeport pour l’emploi.

On peut remonter un peu plus loin. En gros au niveau début du collège. A ce niveau, on a des statistiques qui nous disent que 15% ou 20% des gamins sont en situation d’échec. Je vais retenir le chiffre de 16% ; soit 120000 gamins. Et donc 630000 enfants dans l’autre groupe. Disons que le premier groupe s’appelle A, et le 2nd s’appelle B. Bien entendu, la réalité est plus subtile, il y a un continuum entre le gamin totalement perdu et le 1° de la classe, mais pour simplifier, je distingue 2 groupes séparés.

Parmi le groupe A, très peu feront des études supérieures, et très peu trouveront un emploi.

Si on essaie d’estimer les effectifs des 12 groupes qu’on peut constituer, on arrive à quelque chose qui ressemble à ça :

Groupe A (ceux qui étaient en échec au début du collège) :

  • Sans Diplôme : 66000 , dont 40000 n’auront pas d’emploi dans les 4 ans
  • CAP ou BEP ou Bac : 54000, dont 32000 n’auront pas d’emploi dans les 4 ans
  • Bac+2 ou + : 0

Groupe B : (ceux qui n’étaient pas en échec au début du collège) :

  • Sans diplôme : 46500, dont 18500 n’auront pas d’emploi dans les 4 ans (39.8%)
  • CAP ou BEP ou Bac : 96000 , dont 5100 n’auront pas d’emploi dans les 4 ans (5.3%)
  • Bac+2 ou + : 487500 personnes, dont 53500(correction suite message de Ache) ne trouvent pas d’emploi dans les 4 ans (même chiffre qu’au début, source INSEE).

Tout ceci pour en venir où … Il ne faut pas confondre la cause et la conséquence. Le bouquin en question semble dire que si vous faites des études, vous trouverez un emploi.

Et le calcul que j’ai esquissé dit : Si vous êtes dans le groupe B (le groupe des employables), que vous fassiez des études ou non, peu importe : Parmi les gens de ce groupe, les titulaires d’un diplôme comme BAC ou CAP ou BEP auraient du boulot à 95%, contre 89% pour les titulaires d’un diplôme supérieur. Chiffres similaires, compte tenu de la précision des calculs.

La root-cause pour l’accès à l’emploi, ce n’est pas Etudes supérieures ou non, c’est Groupe B ou Groupe A (ou encore non-sauvageon / sauvageon pour reprendre le terme clivant dont on se souvient tous).

Bien entendu, je l’ai déjà dit, la distinction entre Groupe A et groupe B est très complexe à faire… Mais ne pas faire cette distinction, ne pas faire cette analyse, c’est faire une impasse terrible, et rédhibitoire.

Édité par elegance

+0 -0

Je ne comprend pas ton analyse elegence. Tu pars du principes que si on est en échec au début du collège, on ne ferra pas d’étude sup (ce que je pense faux de base). Du coup forcément les stats sont biaisées car du coup 100% de ceux qui font des études (BAC+2) se retrouve dans le groupe B.

Ensuite, tu affirmes que faire des études n’est qu’une cause du fait qu’on soit employable … J’ai du mal, surtout pour des données qui dates du collège.

Enfin tu finis par dire que 90% des employable ne trouveront pas d’emploi après un diplome BAC+2 >_<" Un 0 en trop ?

ache.one                 🦹         👾                                🦊

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Pour le 3ème point, J’ai corrigé mon message, j’avais recopié le chiffre de ceux qui trouvaient un emploi, au lieu du chiffre de ceux qui étaient au chômage.

Oui, je pense qu’il y a une corrélation, forte, entre ce qu’on est à 10 ans, et ce qu’on est à 25 ans. Corrélation forte, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contre-exemple.

+0 -0

Je crois que le problème initial, c’est qu’il y a une très forte corrélation entre « faire partie du groupe A ou B » et « faire des longues études ».

Le fait de « faire partie du groupe A ou B » est fortement corrélé à l’origine sociale. Les enfants d’ouvriers ont moins de dispositions scolaires que les enfants de cadres ou de professeurs (qui ont plus de connaissances qu’ils peuvent transmettre à leurs enfants pour les aider à réussir). En conséquence, quand on regarde le taux d’obtention du baccalauréat selon l’origine sociale (j’ai trouvé un graphique ici), on constate que les enfants de cadres et de professions intermédiaires ont toujours un meilleur taux d’obtention du bac que les ouvriers. Selon ce graphique, pour la tranche des 20-24 ans en 2012, 86% des enfants de cadres avaient le bac, contre 57% des enfants d’employés ou d’ouvriers. Donc, 14% n’auront pas un accès de droit aux études supérieures, contre 43% chez les ouvriers. Bien sur, tous ceux qui ont le bac ne font pas automatiquement des études supérieures, mais une telle différence a forcément un impact.

Pour simplifier, « faire des études supérieures » est lié à « faire partie du groupe A ou B », qui est en fait « l’origine sociale », c’est-à-dire la profession des parents. Les sociologues font bien cette distinction (le taux d’accès à la fac selon l’origine sociale est aussi expliqué dans le livre), mais je n’ai pas cru bon de l’expliciter entièrement ici, d’une part parce que ça pourrait facilement prendre un article entier, et d’autre part parce que mon niveau et mon expérience ne sont pas suffisants pour garantir un contenu de bonne qualité sur ce sujet.

Concernant le niveau de diplôme, j’ai trouvé un tableau de l’INSEE (ici) qui donne le taux de chômage de la population en 2016 selon le plus haut diplômé obtenu. Je le recopie ici (chiffres en %).

Niveau de diplôme Sortis depuis 1 à 4 ans de formation initiale Sortis depuis 5 à 10 ans de formation initiale Sortis depuis 11 ans ou plus de formation initiale Ensemble
Sans diplôme, CEP, brevet 52,4 36,1 14,7 17,9
Bac, CAP, BEP 25,5 16 8 10,7
Bac + 2 ou plus 11 5,5 4,3 5,7
Ensemble 19,8 12,5 8 10,1
Lecture : en 2016, 11,0 % des personnes actives âgées de 15 ans ou plus, ayant un diplôme de niveau bac + 2 ou plus et ayant achevé leur formation initiale depuis 1 à 4 ans sont au chômage.

Enfin, j’ai aussi trouvé un graphique de l’Observatoire des inégalités, qui donne le taux de chômage selon le niveau du plus haut diplôme obtenu et selon la tranche d’âge (ici). On constate que, quelque soit la tranche d’âge, mais c’est bien plus visible pour les 15-29 ans, un diplôme supérieur assure un taux de chômage plus faible. Les 15-29 ans sans diplôme ou avec un CEP ont un taux de chômage de 37,8%, contre 10,8% pour ceux qui ont un diplôme du supérieur.

Édité par rezemika

"Les accidents dans un système doivent se produire, mais il n’est pas obligatoire qu’ils produisent pour vous et moi." Laurence Gonzales - Deep Survival

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@elegance: Alors du coup je comprend mieux ce que tu voulais dire.
Parcontre, j’ai du mal à comprendre en quoi cette corrélation serrait plus forte que celle inverse entre faire des études supérieur et être au chomage.

ache.one                 🦹         👾                                🦊

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@Rezemika : Ce tableau de l’INSEE est celui que j’avais repris (la première colonne).

@ache :

Disons qu’on a 3 mesures :

A- profil au collège (ce profil, c’est un mix entre l’origine sociale et d’autres choses… On sait que l’origine sociale est corrélée au niveau d’études, on ne peut pas déplorer cela un jour, et faire comme si ça n’existait pas un autre jour). B- études supérieures ou non C- trouve un emploi ou non.

Si on calcule des corrélations, il est probable que là où on trouve la plus forte corrélation, c’est entre B et C. Plus qu’entre A et C. C’est clair.

Mais le vrai sujet, c’est de faire une régression multiple, pas des régressions simples. C’est de dire : Dans la fonction Emploi=f(profil au collège, niveau d’études), quel est l’impact du profil au moment du collège, et quel est l’impact ADDITIONNEL, celui apporté par le niveau d’études. C’est cela qui est intéressant à analyser.

L’impact additionnel apporté par le niveau d’études est peut-être positif, (j’espère qu’il est positif !), mais il n’est probablement pas énorme.

Et si par hasard, cet impact additionnel est négatif, alors clairement, l’université est en crise.

+0 -0

Si j’ai bien compris, tu te demandes quelles sont les influences du niveau scolaire au collège et du niveau d’études sur le taux d’emploi ?

Le fait est que les deux sont corrélés. Si tu as un bon niveau scolaire au collège, tu as plus de chances d’avoir ton bac par la suite, et donc de faire des études supérieures. Les deux sont influencés par l’origine sociale, qui détermine grandement le niveau scolaire, la perception de l’Université (vue comme un moyen de promotion sociale par les classes défavorisées, alors que les classes supérieures y voient plutôt une zone d’échec, puisqu’elles préfèrent aller dans les grandes écoles) et les chances de réussite.

Je n’ai plus le livre sous la main, mais il me semble que ce point est abordé dans le chapitre 2. J’ai d’ailleurs trouvé un article de journal qui résume ce livre bien plus en détails que je ne l’ai fait. Je cite :

Aller à l’université et obtenir une licence et/ou un master protège mieux du chômage qu’un DUT, un BTS ou encore un CAP, un BEP ou le bac.

Ce qui compte surtout, précisent-ils, ce n’est pas de venir de l’université ou d’une autre formation du supérieur, mais l’état du marché du travail dans le secteur choisi par l’étudiant.

Par exemple (selon les chiffres de l’Insee) :

« Sur la même période, les titulaires d’un master dans le domaine de la communication et de la documentation connaissent 15% de chômage contre 6% pour les “masterisés” en physique et mathématiques. »

Enfin, les sociologues expliquent qu’il faut s’intéresser au taux de chômage à la sortie mais aussi aux chances de devenir cadre ou d’accéder au groupe des professions intermédiaires. Et, dans ce domaine, l’université ne s’en sort pas mal du tout :

« On constate que les masters des universités obtiennent d’aussi bons résultats que les écoles de commerce. »

Cela dépend en revanche de la filière : les masters histoire-géo sont 36% à être devenus cadres ou professions intermédiaires contre 77% des diplômés d’un master en physique-chimie.

"Les accidents dans un système doivent se produire, mais il n’est pas obligatoire qu’ils produisent pour vous et moi." Laurence Gonzales - Deep Survival

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les masters histoire-géo sont 36%

Bon, bah, je vais changer de filière moi :-°…

écolo-utopiste altermondialiste radicalisé sur Internet | La tero estas nur unu lando | Géographe de service | Cliquez 👍 pour dire merci

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les masters histoire-géo sont 36%

Bon, bah, je vais changer de filière moi :-°…

qwerty

Le livre a quelques années, ça a peut-être changé depuis… :-°

"Les accidents dans un système doivent se produire, mais il n’est pas obligatoire qu’ils produisent pour vous et moi." Laurence Gonzales - Deep Survival

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Ce que tu cites vend très mal le livre. Au vu de ça,on se dit que le livre reste très superficiel.

Cette histoire de l’efficacité de l’enseignement supérieur, c’est l’histoire de la poule et de l’oeuf…

Aller à l’université et obtenir une licence et/ou un master protège mieux du chômage qu’un DUT, un BTS ou encore un CAP, un BEP ou le bac.

Bien sûr ! Un type qui a mention TB au Bac va généralement choisir d’aller vers des études longues, alors qu’un type qui a son bac au rattrapage va potentiellement aller vers une filière courte, ou arrêter ses études.

Si il y a moins de chômage parmi ceux qui sortent d’études longues, c’est (A) parce que les études longues ’tirent vers le haut’, ou bien (B) parce que les élèves qui choisissent ces filières longues sont déjà en haut du panier ?

Réponse B, bien évidemment !

Et du coup, un élève moyen, a-t-il intérêt à aller vers des études longues, il sera avec des gens brillants, mais il sera dépassé par eux, et donc en difficulté , et le 11% de chomeur, c’est pour lui ; ou a-t-il intérêt à aller vers des études courtes, où il sera considéré comme un génie ? Et donc assuré de trouver un emploi en relation avec sa formation.

Je ne vois toujours pas ce genre d’analyse dans les divers résumés.

Par contre, je lis une phrase intéressante, une porte ouverte vers des considérations un peu plus complexes  :

la perception de l’Université (vue comme un moyen de promotion sociale par les classes défavorisées, alors que les classes supérieures y voient plutôt une zone d’échec, puisqu’elles préfèrent aller dans les grandes écoles)

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Autant je trouve ton point de vue intéressant, autant j’ai appris à me méfier des « bien évidemment ». D’ailleurs, étant donné que tous ça est corrélé à la catégorie socioprofessionnelle des parents, est-ce que la vraie raison est le niveau au bac ou les études, ou bien seulement la profession des parents ?

Aurais-tu des sources fiables ? Note : j’ai cherché, et le plus intéressant que j’ai trouvé est la proportion des étudiant selon la profession de leurs parents, ce qui n’éclaire pas la question.

Édité par Gabbro

Hier, dans le parc, j’ai vu une petite vieille entourée de dinosaures aviens. Je donne pas cher de sa peau.

+1 -0

Hum intéressant. Je comprend bien mieux ton point de vu elegance.

Du coup la discution m’intéresse.

ache.one                 🦹         👾                                🦊

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Si il y a moins de chômage parmi ceux qui sortent d’études longues, c’est (A) parce que les études longues ’tirent vers le haut’, ou bien (B) parce que les élèves qui choisissent ces filières longues sont déjà en haut du panier ?

Réponse B, bien évidemment !

Pourquoi pas les deux ? Avoir un doctorat assure un travail mieux payé qu’un bac pro, mais être "en haut du panier" rend la perspective de l’Université plus abordable.

Et du coup, un élève moyen, a-t-il intérêt à aller vers des études longues, il sera avec des gens brillants, mais il sera dépassé par eux, et donc en difficulté , et le 11% de chomeur, c’est pour lui ; ou a-t-il intérêt à aller vers des études courtes, où il sera considéré comme un génie ? Et donc assuré de trouver un emploi en relation avec sa formation.

Ah, je vois. Je n’avais pas compris cet aspect-là de ton point de vue.

Le livre en parle mais de manière assez succincte, il faudrait que je cherche dans les livres de socio ce qui s’est fait sur le sujet. Voilà ce que je peux en dire.

  • Les baccalauréats généraux sont faits, de base, pour faire des études longues, ou tout du moins des études supérieures. Il y a donc beaucoup de discussions et d’interventions sur le fonctionnement de l’Université dans ces filières, car il s’agit d’un choix possible et probable. Les baccalauréats techniques et professionnels sont faits pour des études courtes, voire pour ne faire aucune étude supérieure. Il n’y a donc, pour ainsi dire, aucune information sur le fonctionnement de l’Université. Le champ des possibles est restreint aux BTS et éventuellement aux IUT, pour les plus brillants.

Si l’Université ne leur est, pour beaucoup d’entre eux, « pas venue à l’idée », ou si l’Université « ne leur disait rien », c’est d’abord parce qu’on ne leur en a rien dit. Les formes de la demande d’enseignement supérieur doivent ainsi d’abord être reliées à la forme de l’offre qui a été faite aux lycéens.

Chapitre 2, p. 90.
  • Si on devait faire une catégorisation très synthétique des bacheliers (ce qui exclut donc ceux qui ont un CAP ou qui n’obtiennent pas leur bac), on pourrait en discerner trois "types" : les plus défavorisés socialement et scolairement, ceux qui sont "au milieu" et ceux qui sont "en haut".

    • Les premiers sont généralement dans des baccalauréats professionnels ou technologiques, car leurs résultats ne leurs permettaient pas d’accéder à des bacs généraux. Ils n’ont qu’une connaissance très faible et "distante" de l’Université, elle est vue comme un moyen de forte promotion sociale, où seule l’élite (ou tout du moins, ceux qui sont "meilleurs qu’eux") a véritablement sa place et sa chance. Seul le BTS est dans le champ des possibles, et parfois l’IUT.
    • Les seconds sont parfois en baccalauréats technologiques mais plus souvent en bacs généraux. L’Université apparait comme une « suite logique ». Du fait de leur filière générale et de leur position sociale, ils ont une bonne information de la part de leur entourage et de leurs professeurs sur ce qu’est l’enseignement supérieur et ils peuvent s’y projeter.
    • Ceux qui sont "tout en haut" ont des origines sociales très avantageuses (parents qui sont cadres supérieurs ou dans des professions libérales par exemple). L’Université est envisageable pour certains cursus (médecine ou droit par exemple), mais poursuivre dans une Grande École est bien plus avantageux. Du fait de leurs résultats, ils peuvent envisager de faire une CPGE (Classe Préparatoire aux Grandes Écoles) et ont une probabilité non-négligeable de réussite.
  • Il est évident que quand on a des parents ouvriers, avoir un BTS constitue une promotion sociale. Cependant, le taux d’échec en BTS est, selon le livre, de 50%, et un échec en BTS se traduit plus souvent pour un arrêt des études que par une réorientation. Le nombre de bacheliers pros et technologiques qui échouent chaque année en BTS est plus faible que celui de ceux entrent à l’Université, où un échec se traduit souvent par une réorientation dans une autre filière (soit une autre licence, soit un IUT, soit un BTS (par ordre croissant de fréquence, si ma mémoire est bonne)).

On pourrait donc théoriser que tenter une année à l’Université est quoi qu’il arrive un bon pari. Soit on réussi et on poursuit, soit on échoue et on tente un BTS.

Enfin, au delà de la simple perspective d’avoir un meilleur boulot, la culture universitaire est aussi un symbole fort. L’Université est un des seuls lieux où se rencontrent des populations aussi hétérogènes que des étudiants d’origines populaires et des doctorants réputés. Le livre cite une étude ("Enquête auprès des néobacheliers 2006 inscrits en L1 en 2006-2007", OFIVE, université de Lille 3, décembre 2007, voir ici1) qui a montré que 42,3% des bacheliers professionnels choisissent d’aller à l’Université par envie de la découvrir, de découvrir la culture universitaire (voir le tableau 13). 33,2% y vont par intérêt pour la discipline. Il y a donc une envie, plus que d’avoir un boulot, d’accumuler des connaissances.

L’Université étant (jusqu’à l’année dernière, mais c’est un autre débat) un service public ouvert à tous, elle représente la possibilité d’une émancipation intellectuelle. Elle offre la possibilité aux enfants d’ouvriers de recevoir la connaissance d’experts dans leurs disciplines. En cela, elle constitue pour la petite population des étudiants d’origine populaire un moyen d’ascension sociale, certes mince mais bien réel.

Les logiques d’évaluation actuelles, strictement quantitatives, font oublier que l’expérience universitaire ne se réduit pas à sa seule dimension certificative, c’est-à-dire au fait d’y décrocher ou non un diplôme. L’entrée à l’Université, pour certains bacheliers des filières technologiques et professionnelles du lycée, c’est aussi l’accès aux savoirs légitimes desquels ils ont été tenus à distance jusque-là.

Chapitre 4, p. 174.

Et du coup, un élève moyen, a-t-il intérêt à aller vers des études longues, il sera avec des gens brillants, mais il sera dépassé par eux, et donc en difficulté , et le 11% de chomeur, c’est pour lui ; ou a-t-il intérêt à aller vers des études courtes, où il sera considéré comme un génie ? Et donc assuré de trouver un emploi en relation avec sa formation.

Je peux me tromper, mais il me semble que ce 11% vient de ceux qui sont sortis du système scolaire après avoir obtenu leur diplôme. S’ils l’ont obtenu, peu importe leur note, le diplôme est sur leur CV. Je pense que les "moyens" qui n’obtiennent pas le diplôme font plutôt partie de ceux que le gouvernement regroupe sous l’appellation « en échec », qui regroupe malproprement les étudiants qui arrêtent les études pour rentrer sur le marché du travail, ceux qui se réorientent dans une autre filière et ceux qui réussissent un concours pour une école ou un institut de formation (les deux derniers sont donc davantage en réussite personnelle, ils ne sont « en échec » que du point de l’institution).

Cependant, je reconnais que ton argument est très intéressant. Dès que je le pourrais, je me documenterai pour voir s’il y a des travaux en sociologie de l’éducation sur le sujet. ;)

Edit : J’ai rédigé cette réponse d’une manière un peu tentaculaire, donc je tiens à m’excuser si je ne suis pas clair.


  1. Je n’arrive pas à accéder à cette page, mais elle est aussi disponible en cache ici

Édité par rezemika

"Les accidents dans un système doivent se produire, mais il n’est pas obligatoire qu’ils produisent pour vous et moi." Laurence Gonzales - Deep Survival

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Autant je trouve ton point de vue intéressant, autant j’ai appris à me méfier des « bien évidemment ». D’ailleurs, étant donné que tous ça est corrélé à la catégorie socioprofessionnelle des parents, est-ce que la vraie raison est le niveau au bac ou les études, ou bien seulement la profession des parents ?

Aurais-tu des sources fiables ? Note : j’ai cherché, et le plus intéressant que j’ai trouvé est la proportion des étudiant selon la profession de leurs parents, ce qui n’éclaire pas la question.

Gabbro

Je veux bien modifier mon message et supprimer la phrase  : Réponse B, bien évidemment.

Je n’aurais pas dû mettre cette phrase. Mon propos, ce n’est pas de dire que l’enseignement supérieur n’apporte rien. Mon propos, c’est de dire que ce bouquin, s’il est conforme aux résumés, il fait beaucoup d’impasse. Dire : l’université apporte quelque chose, parce que le taux de chômage à la sortie de l’université est plus faible que le taux de chômage chez les simples bacheliers, c’est un argument TOTALEMENT vide. Peut-être que le bouquin va plus loin. C’est possible, je ne l’ai pas lu.

Est-ce que j’ai des chiffres ? Non, je n’en ai aucun. J’ai juste analysé par moi-même les chiffres de l’INSEE, repris ensuite par Rezemika. Mon propos n’est pas d’apporter des chiffres, mais de parler ’méthodologie’.

@Rezemika : Tu mets en avant un autre aspect de l’université : l’accès à la connaissance, peu importe si ça débouche sur un emploi.

J’accepte tout à fait ce point de vue. Je réagissais juste à l’extrait de l’article : L’université est efficace, pour preuve, le type qui sort de l’université a plus de chance de trouver un emploi que celui qui n’est pas passé par l’Université.

Édité par elegance

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La vidéo de la conférence de Sophie Orange du 21 février a été mise en ligne (malheureusement, le débat qui s’en est suivi n’a pas été inclus) ! :)

"Les accidents dans un système doivent se produire, mais il n’est pas obligatoire qu’ils produisent pour vous et moi." Laurence Gonzales - Deep Survival

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