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L'effet du mot sur le bout de la langue, et la méta-mémoire

Ce qui se passe dans votre cerveau quand vous avez un mot sur le bout de la langue

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Je ne trouve plus mes mots !

Je l'ai sur le bout de la langue !

Ces phrases, ma grand-mère les prononce très souvent depuis son accident vasculaire cérébral, sans compter que son grand âge ne l'aide pas forcément. Mais il nous est tous arrivé d'avoir un mot sur le bout de la langue, sans que cela soit pathologique : cela arrive environ une fois par semaine chez des personnes jeunes, la fréquence augmentant avec l'âge.

En attendant un peu, on se souvient du mot recherché dans 95% des cas : cet effet n'est donc pas causé par l'oubli du mot, mais par une difficulté d'accès à l'information en mémoire. De plus, ils arrivent à prédire s'ils se souviendront du mot ultérieurement avec une bonne efficacité : si on leur demande si "ça vient", une réponse positive est presque toujours suivie d'un rappel.

Cet effet du mot sur le bout de la langue, a été étudié par les chercheurs, ce phénomène donnant de précieuses indications pour des domaines variés, comme l'étude de la mémoire, la production du langage, etc. Ce cours vous propose un petit aperçu des explications de l'effet du mot sur le bout de la langue, appelé Tip-Of-The-tongue Effect par les anglo-saxons, et abrévié TOT.

Observations

Si je vous pose une question, vous pouvez :

  • savoir que vous connaissez la réponse, et vous en rappeler ;
  • savoir que vous connaissez la réponse, sans pouvoir vous en rappeler ;
  • savoir que vous ne connaissez pas la réponse.

L'effet du mot sur le bout de la langue correspond au second cas.

On peut étudier l'effet du mot sur le bout de la langue en demandant à des sujets de tenir un rapport journalier des moments où ils ont un mot sur le bout de la langue. Dans ce rapport, ils doivent mentionner un maximum d'informations sur ces évènements :

  • quand ont-ils eu lieu ;
  • à quelle heure ;
  • pour quel mot ;
  • dans quelles circonstances ;
  • de quoi se souvenaient-ils comme informations ;
  • combien de temps ils ont dû attendre pour se souvenir du mot ;
  • etc.

Pour expérimenter ce manque du mot en laboratoire, il suffit de poser des questions à des sujets, et attendre qu'un sujet donne sa langue au chat. Généralement, on donne des définitions de mots rares aux sujets, qui doivent retrouver le mot correspondant. Si le sujet a un mot sur le bout de langue, il doit donner un maximum d'informations sur ce mot, et dire s'il arrivera à s'en rappeler d'ici quelques minutes. La première étude à suivre ce protocole était celle de Robert Brown et David McNeill, en 1966. Dans ce qui va suivre, nous allons parler de TOT pour le phénomène déclenché dans ce protocole expérimental.

Un protocole expérimental similaire est souvent utilisé dans les études sur la mémoire, la différence étant ce que fait l'expérimentateur quand un sujet a un mot sur le bout de la langue. L’expérimentateur présente alors au sujet un mot, et le sujet doit dire s'il s'agit bien du mot qu'il avait sur le bout de la langue : le sujet doit reconnaitre le mot. De plus, avant la présentation du mot, les sujets doivent prédire s'ils se tromperont ou réussiront à reconnaitre le mot présenté. Ce protocole évalue ainsi le sentiment de connaissance, appelé Feeling Of Knowing en anglais, et abrévié FOK dans ce qui va suivre.

Les deux types de jugement sont fortement corrélés entre eux dans la majorité des expériences. Il existe cependant des manipulations qui favorisent ou diminuent l'occurrence d'un TOT, mais n'influent pas sur l’occurrence des FOK, et réciproquement. À l'heure actuelle (2015), on ne sait pas si TOT et FOK sont des phénomènes différents ou deux faces d'une même pièce.

Rappel partiel

Lorsqu'ils ont un mot sur le bout de la langue, les sujets ont tendance à s'en souvenir partiellement, et peuvent malgré tout donner quelques informations sur celui-ci. Ils peuvent ainsi fournir :

  • la première lettre ou syllabe du mot ;
  • des lettres présentes dans le mot, mais moins efficacement qu'avec la première lettre ;
  • la première syllabe, ou les premiers sons du mot ;
  • le nombre de syllabes différentes du mot ;
  • la catégorie grammaticale du mot (nom, verbe) ;
  • des mots avec un sens similaire ou qui se prononcent pareil ;
  • des informations factuelles ou conceptuelles sur le mot manquant.

Cela semble indiquer que le sens des mots, leur fonction grammaticale, et leur prononciation sont mémorisés séparément. Lorsqu'on a un mot sur le bout de la langue, les informations conceptuelles et grammaticales de ce mot sont activées, mais sa prononciation ne l'est que partiellement.

Facteurs favorisants

Les chercheurs ont identifié plusieurs paramètres qui favorisent l'apparition de l'effet TOT :

  • la fréquence et l'âge d'acquisition d'un mot ;
  • le bilinguisme ;
  • la forme des questions
  • les émotions et l'anxiété ;
  • l'âge ;
  • les accidents cérébraux ;
  • certains médicaments qui agissent sur le cerveau.

Le premier d'entre eux est la fréquence d'acquisition du mot : plus un mot est fréquent dans le langage, moins il a de chance d’atterrir sur le bout de la langue. De même, plus un mot a été appris il y a longtemps, moins il a de chances de manquer. Cependant, il semblerait que les mots qui déclenchent le plus souvent des TOT soient des noms d'amis, de collègues, de membres de la famille, ou de personnalités célèbres.

Il semblerait que le bilinguisme augmente les chances de subir un manque du mot, notamment pour les mots du langage secondaire, moins pratiqué. On suppose que c'est une conséquence de l'effet de la fréquence des mots : certains mots sont utilisés moins souvent, notamment dans le langage secondaire, vu que les sujets répartissent le temps de parole et d'écoute entre deux langues.

La forme de la question influe sur le manque du mot. Plus étonnant, le fait de donner des questions longues, chargées en informations, a tendance à créer plus de manque de mots que des questions courtes. Par exemple, la question « Quel est le terme médical utilisé pour désigner le nom de l'intoxication par le plomb ou les sels de plomb et qui provoque habituellement des coliques ? » favorise le manque du mot comparé à la question : « Quel est le nom de l'intoxication par le plomb ? ».

Le fait de donner des indices réduit fortement l’occurrence d'un TOT. Ces indices doivent cependant avoir un sens similaire, avoir un lien logique, s'écrire ou se prononcer pareil que le mot sur le bout de la langue.

Émotions et anxiété favorisent l'apparition d'un TOT. Un mot émotionnellement chargé a tendance à favoriser le manque du mot. Par exemple, on aura moins de TOT en demandant le nom d'une capitale ou d'un fleuve qu'en demandant le nom d'un tueur ou violeur en série. De plus, le temps mis pour se rappeler d'un mot émotionnellement chargé est plus important que celui d'un mot émotionnellement neutre.

L'âge favorise le manque du mot, les personnes âgées de plus de 65 ans ayant l'impression d'avoir plus souvent un TOT que les sujets plus jeunes. Cette plainte de manque du mot est d'ailleurs le symptôme mentionné le plus souvent dans les consultations gériatriques ou chez les médecins spécialisés dans les troubles de la mémoire liés à l'âge : il faut dire que le manque du mot est le tout premier symptôme des maladies neurodégénératives, comme Alzheimer.

Théories et mécanismes

Ceux qui ont un mot sur le bout de la langue savent qu'ils connaissent le mot, même s'ils n'arrivent pas à s'en souvenir. En conséquence, l'effet du mot sur le bout de la langue rentre dans le cadre de la méta-mémoire, la capacité à savoir ce que l'on sait et ne sait pas. Les mécanismes de l'effet du mot sur le bout de la langue sont donc liés aux mécanismes de la méta-mémoire, ce qui fait que ce qui va suivre est plus une revue des théories sur la méta-mémoire qu'une revue des théories spécialisées sur le manque du mot proprement dit.

Accès direct

Les théories actuelles sur le fonctionnement de la mémoire postulent que chaque information mémorisée possède un niveau d'activation plus ou moins important. Les informations étant reliées entre elles en mémoire, l'activation peut se propager via leurs liens et activer des informations voisines : ces informations voisines du mot à rappeler sont appelées des indices de récupération. C'est ce qui explique que donner un indice permet de faciliter le rappel d'une information : par exemple, si je vous demande qui a peint la Joconde, vous avez plus de chances de vous en souvenir si je précise que le peintre en question était aussi un inventeur et technicien renommé.

La théorie de l'activation incomplète dit que le cerveau utilise le niveau d'activation de l'information à rappeler pour en déduire sa présence en mémoire : on suppose qu'on ne connait pas la réponse quand son niveau d'activation est en deçà d'un seuil de détection, alors qu'on la connait dans le cas contraire. On a un mot sur le bout de la langue quand ce niveau d'activation est insuffisant pour se rappeler de l'information : au-dessous d'un certain seuil de rappel, l'information n'est pas rappelée. Mais le niveau d'activation peut malgré tout être supérieur au seuil de détection ou au seuil de reconnaissance.

La théorie du déficit de transmission améliore la théorie de l'activation incomplète en postulant que les informations sur le sens d'un mot et sa prononciation sont des informations séparées en mémoire. Quand on a un mot sur le bout de la langue, le sens d'un mot s'active, mais pas sa prononciation : le lien entre ces informations n'est pas assez fort pour propager suffisamment l'activation. Le faible force de ce lien peut être causé par :

  • une faible fréquence d'usage du mot ;
  • un faible nombre d'utilisations récentes du mot ;
  • le vieillissement.

La théorie du blocage expliquerait pourquoi on n'arrive pas à se rappeler du mot sur le bout de la langue. Celle-ci postule que d'autres mots similaires ou reliés s'activent, et entrent en compétition pour le rappel : ces mots similaires bloquent le rappel du mot demandé.

Mais cette théorie est très difficile à tester. Le seul protocole le permettant compare un groupe contrôle, et un groupe où l’expérimentateur présente des bloqueurs potentiels avant de demander le rappel du mot. Mais ce protocole souffre d'un problème : les bloqueurs potentiels présentés peuvent servir d'indice de récupération, augmentant alors la probabilité de rappel.

Détection inférentielle

D'autres théories complètent les théories précédentes en postulant que la présence d'une information en mémoire n'est pas déduite seulement à partir de son niveau d'activation : elle est aussi déduite à partir d'un ensemble de soupçons qui indiquent la présence de l'information en mémoire.

Familiarité des indices

Un premier indice est la familiarité des indices de récupération. Cette familiarité des indices leur permet de s'activer facilement : ils atteignent un haut niveau d'activation lors de leur présentation. Le niveau d'activation des indices de récupération est donc utilisé, en plus du niveau d'activation du mot à rappeler.

Cette familiarité dépend de deux mécanismes :

  • la familiarité des mots utilisés dans la question ;
  • la familiarité avec le domaine de la question et sa formulation.

Par exemple, à la question "qui a peint la Guernica ?", quelqu'un de peu cultivé répondra directement : "j'en sais rien, j'y connais rien en peinture !". Comme autre exemple, la question "quel est votre nom?" est très familière et vous en déduisez que vous connaissez la réponse.

Pour prouver l'influence de la familiarité des indices, on peut donner des pièges aux sujets, et plus précisément des questions sans réponses valable, mais qui sont très similaires à des questions familières. Celles-ci déclenchent un effet du mot sur le bout de la langue très facilement, pour un mot qui n'existe pas. Par exemple, c'est le cas avec la question suivante « De quel pays le Jacque est-il l'unité monétaire ? ».

On peut aussi comparer un groupe où des indices sont présentés plusieurs fois, pour des mots différents, avec un groupe contrôle. C'est cette méthode qui a été utilisée par Metcalfe, Schwartz, et Joaquim dans leur étude de 1993. Le résultat est que le groupe où les indices étaient réutilisés avait plus de mots sur le bout de la langue que les autres, pour un taux de rappel similaire aux autres groupes.

De plus, cette hypothèse explique à merveille pourquoi les questions longues donnent plus de mot sur le bout de la langue que les questions courtes : les questions longues fournissent plus d'informations, et donc plus d'indices de récupération.

Heuristique d’accessibilité

En plus de la familiarité des indices, le cerveau utilise une heuristique d’accessibilité. Pour simplifier, il se base sur les informations liées au mot sur le bout de la langue pour en déduire sa présence : si les indices activent un grand nombre de connaissances supposément reliées au mot sur le bout de la langue, alors le mot est présent en mémoire.

Comme preuve expérimentale de l'existence de cette heuristique, on peut citer l'étude de Schwartz et Smith, datée de 1997. Dans cette étude, les sujets devaient mémoriser une liste de correspondances entre un animal et sa localisation géographique. Le groupe contrôle ne recevait aucune information supplémentaire, alors que deux autres groupes recevaient des informations en plus, comme la taille et le régime alimentaire de l'animal. Les trois groupes avaient un taux de rappel identique, mais les deux derniers groupes avaient plus de situations de mots sur le bout de la langue que le groupe contrôle.

Conclusion

A l'heure actuelle, on pense que la familiarité des indices, l'heuristique d’accessibilité, et le niveau d'activation du mot à rappeler sont intégrés par un système de Monitoring, pour déduire si le mot est présent en mémoire ou non. Les théories les plus simples supposent que cette intégration est une simple sommation des niveaux d'activation des indices, du sens du mot à rappeler, des informations grammaticales qui vont avec et des informations reliées.

Ce système de Monitoring mémoire est situé quelque part dans le cerveau, et on suppose qu'il est localisé dans le cortex frontal : des patients avec des lésions dans cette aire du cerveau ont des jugements métacognitifs altérés, avec une mémoire normale. Par contre, des patients avec des troubles de la mémoire ont des performances métacognitives normales : c'est le cas des patients avec des lésions dans le lobe temporal inférieur, ou des malades d'Alzheimer. Certains patients ont toutefois des déficits marqués à la fois pour la mémoire et la méta-mémoire : les patients atteints du syndrome de Korsakoff en sont un exemple.1

Il semblerait que le mécanisme de familiarité avec les indices de récupération soit utilisé en premier, laissant de plus en plus la place à l'heuristique d’accessibilité. En effet, la reconnaissance des indices active ceux-ci avant d'activer les informations reliées (il faut que l'activation se propage). Cela explique pourquoi la majorité des jugements subjectifs de TOT et de FOK sont très rapides, inférieurs aux temps de rappel d'une information.


  1. Pour une légère revue des expériences sur la neurologie de la méta-mémoire, je conseille la lecture de cet article : La méta-mémoire : théorie et clinique, Revue de neuropsychologie 


1 commentaire

Cours super intéressant, encore une fois, merci et félicitations Mewtow !

Le hasard n'est que le nom donné à notre ignorance et n'existerait pas pour un être ominscient., Émile Borel

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