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La vérification de l'information

Info ou intox ?

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Si vous êtes sur les réseaux sociaux, vous devez souvent voir passer des informations incroyables. Du dernier remède miracle anti-cancer dont les laboratoires veulent la mort jusqu’aux attentats « dont les médias ne parlent pas », ce qui prouve bien qu’ils ont eu lieu, tiens !

L’envie vous démange soit de critiquer la dite info, en expliquant à l’impudent l’ayant partagée que c’est de la foutaise, soit au contraire de la partager en masse : nous avons le droit de savoir ! Et souvent, j’ose l’espérer pour votre santé mentale, vous passez à autre chose.

Je reste habituellement loin de toute cette agitation, n’étant pas sur les réseaux sociaux, j’apprends les dites infos après qu’elles aient été critiquées de toutes parts. Sauf là. Je vois passer dans mon flux d’information une nouvelle de taille : le commissariat de la commune voisine à la mienne aurait été brulé par une bande de féministe !

Ni une, ni deux, je partage sur les réseaux sociaux en critiquant… Ah, non, je ne suis toujours pas sur les réseaux sociaux. Et d’ailleurs, cette information est-elle fiable ?

Je vous propose aujourd’hui de vérifier ensemble la fiabilité d’une information, de distinguer l’info de l’intox (on dit fake news aujourd’hui), afin de ne pas se faire avoir. Nous prendrons comme fil rouge l’incendie du commissariat de Meylan (France, Auvergne-Rhône-Alpes) ayant eu lieu fin octobre 2017.

Je tiens à préciser qu’il est bien évidemment inacceptable d’incendier un bâtiment ou de tenter de tuer ou blesser autrui. Je souhaite aux victimes de se remettre promptement. Puissent les auteurs de l’incendie être identifiés et jugés.

L'incendie a-t-il vraiment eu lieu ?

Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point.

de Fontenelle, Histoire des oracles, chapitre IV (1687). Version longue.

Avant de chercher à expliquer quelque chose, il convient de vérifier que ce quelque chose existe réellement. Ce principe très général doit aussi être appliqué ici : avant de vérifier si ce sont bien des féministes qui ont brulé le commissariat, assurons-nous que le commissariat existe, et a bien brulé ! Au passage, prenons soin de vérifier les dates : une photo peut très bien être vraie, mais désigner un autre évènement que celui auquel elle est associé.


Je suis tombé sur l’information par cet article. Slate est un journal à peu près sérieux, plutôt crédible. Cependant, prudence, il s’agit de la rubrique d’une journaliste qui traite régulièrement des questions liées au féminisme (le problème ici est que c’est une rubrique d’un journaliste, proche des rubriques « idées », « opinions »… que l’on peut trouver ailleurs ; j’ignore si ce billet est associé à un processus rédactionnel similaire aux autres articles du journal). Elle peut très bien, atterrée par l’information, l’avoir diffusé sans chercher plus avant. Croisons les sources.

Un petit tour du côté des journaux locaux nous révèle qu’un commissariat a bien brulé à Meylan, dans la nuit du 25 au 26 octobre. France 3 région a publié tout un tas d’article sur le sujet 1, 2, 3, 4, 5… La mairie est muette sur la question, mais elle ne semble pas communiquer d’actualité sur son site, donc rien d’anormal.

Plusieurs politiciens ont réagis sur Twitter, mais si les politiciens ne réagissaient que sur des infos vérifiées, ça se saurait… Le lien 4 de France 3 nous renvoie vers un autre Twitter, celui de la gendarmerie nationale, qui exprime son soutient aux gendarmes. Bon, l’existence de l’incendie semble bien fondée.

Une question de biais

S’assurer que le fait décrit est vraiment arrivé est souvent plutôt simple : il faut croiser les sources, et chercher une source fiable (ce qui est parfois difficile à définir). Il convient à ce stade de rester prudent : si toutes ces sources ont recopié l’information les unes sur les autres, on imagine bien que le fait qu’elles disent toutes la même chose ne signifie pas que l’évènement a eu lieu. C’est un effet de bulle.

Un autre biais courant et lié à celui-ci est le biais de confirmation : nous exigeons naturellement plus de preuves pour considérer vraie une info qui va à l’encontre de ce que l’on croit1. Ainsi, si je suis anti-féministe, je serai ravi de partager cette info ; pourquoi la vérifier, je sais que les féministes sont mauvais, donc l’info est crédible.

Couplé à l’effet de bulle, le biais de confirmation est ravageur : les gens voient une info qui confirment ce qu’ils pensent, donc la partagent donc l’info est accessible sur de nombreux médias, donc devient de facto crédible. Il convient donc de ne pas s’arrêter là : il faut maintenant remonter à la source : qui le premier à affirmer que des féministes étaient à l’origine de l’incendie ? C’est cette source primaire, et non les articles rapportés, potentiellement déformé, qu’il convient de trouver.


  1. Et je parle ici des gens de bonne foi. Les gens qui croient quelque chose quelles que soient les preuves existantes montrant le contraire sont encore un autre sujet. 

Remontons à la source

Comment la journaliste de Slate peut-elle affirmer que des féministes ont incendié la gendarmerie ? Elle a des sources et, joie, elle les cite : le Figaro et indymedia Grenoble. Nous avons de la chance : parfois, la source se résume à « d’après tel journal », sans citer l’article précis, ce qui complique notablement la recherche.

Le Figaro n’apporte guère plus d’information, et renvoie vers un journal local, le Dauphiné Libéré. Là encore pas de source précise, seulement « L’incendie volontairement communiqué à des véhicules dans l’enceinte de la gendarmerie de Meylan, dans la nuit du mercredi 25 au jeudi 26 octobre, vient d’être revendiqué sur une plateforme internet proche des milieux libertaires et anticapitalistes, a constaté le Dauphiné Libéré aujourd’hui. ».

Bon, Slate nous renvoyait vers un deuxième lien, indymedia, allons voir. Je ne connais pas le site, qui se décrit comme « un site internet d’informations alternatives géré par un collectif d’individu·e·s bénévoles. Il s’agit d’une plateforme essentiellement basée sur le principe de la publication ouverte. » (source). J’ai haussé un sourcil sceptique devant mon écran. Le reste de la page confirme l’absence de ligne éditoriale et que « Le rôle des modérateureuses1 n’est pas de vérifier les informations. ».

Bref, l’article en question, marqué comme « non modéré » est une revendication de l’attaque de la gendarmerie par un groupe qui ne se réclame pas explicitement du féminisme, mais en tiennent en tout cas les propos : « Parce que nous ne voulons pas rester dans la position de victimes dans laquelle la société voudrait nous placer en nous reconnaissant comme meufs. », « Lutter contre le sexisme, pour nous, c’est lutter contre le genre. »…


Mais quid de la source ? Cela est anonyme, et aucune info n’est présente. Nous sommes bien remontés à la source, mais pour finir dans un cul-de-sac : la vraie source primaire n’est pas connue : nous ne savons pas qui a rédigé cette revendication.

Notez tout de même que nous avons accès à la revendication précise, et que nous pourrions l’étudier pour vérifier si elle est crédible ; je ne le ferai pas2, car il est n’est pas possible de généraliser ce genre d’analyse, contrairement au principe de vérification qu’est l’identification de la source, par exemple.


Fouillons tout de même pour essayer d’aller plus loin. Un pseudonymé « breaking-news » pointe vers la page d’attaque.noblog. Ce blog semble être le même que celui cité par France 3 dans un énième article du 2 novembre (même mise en page, même si l’adresse n’était pas explicitement donnée). Pas de page À propos ou de FAQ sur ce blog, mais le sous-titre « Chronique de la guerre sociale en France » donne le ton. Notons que tous les articles sont postés par le même pseudonyme « Attaque » (le nom du blog, donc).

L’article du blog n’apporte aucune info nouvelle, mais renvoie vers la revendication (sur le même site), datée du 31 octobre (« lundi 31 », bien que 31 soit un mardi). La revendication est identique à celle d’indymedia, datée du même jour. Difficile de savoir qui a l’antériorité. Mais aurait-on une source, enfin ? Oui ! C’est « reçu par mail ».

Tout ça pour ça. Je vous sens déçu… Et pourtant, nous sommes bien remontés à la source, pour dire qu’elle est anonyme, et que l’on a absolument aucune preuve que les incendiaires sont ceux ayant écrit la revendication. Ça ne signifie pas que ce n’est pas le cas (nous n’avons pas de preuve que c’est faux), mais que l’on n’a pas de preuve que c’est le cas. Et finalement, c’est déjà pas si mal.


  1. Comprendre « modérateurs et modérateuses ». Pardon, « modérateurs et modératrices ». 

  2. Si vous vous posez vraiment la question, je dirai que le passage ou les féministes incendiaires se font un dernier câlin pour se donner du courage est tout de même assez limite du point de vue crédibilité. 

Parlons des images

Histoire de conclure autant que faire se peut cette histoire, notons un dernier point efficace pour vérifier une information : faire une recherche d’image. L’idée est simple : une image associée à un article peut ne rien avoir à voir avec celui-ci (image ancienne, prise dans un autre contexte…). L’idée est ici de vérifier si les images présentées avaient déjà été présentées avant.

Cela est possible avec tinyeyes ou Google. Ce dernier m’a trouvé à partir des images issues du Twitter de la gendarmerie et de Slate deux autres sites. D’une part, c’est peu (l’info, ou tout du moins les images, ont peu circulé), d’autre part, ces images ne sont pas antérieures à l’actualité en question, ce qui est bon signe pour la crédibilité de son existence (mais ça ne dit rien sur les féministes).

Les deux sites sont

  • RTL, qui dit que « l’acte malveillant aurait été revendiqué par un groupe de femmes sur un site proche des "milieux libertaires et anticapitalistes". » ; notez le conditionnel. Leur source est le Dauphiné cité plus tôt.
  • l’ESSOR, autoproclamé « journal des gendarmes », qui fait l’historique d’attaque de gendarmerie, avant de conclure « Dans l’affaire des incendies de véhicules de la Gendarmerie, la piste d’activistes issus de l’extrême-gauche est la plus chaude, après deux revendications, non prouvées, sur un site proche de cette mouvance. ».

Ce qui semble confirmer l’absence de preuve vis-à-vis des revendications.


Propagation de l’information. Les flèches indiquent les sources ; les points d’interrogations les interactions possibles.

En conclusion, l’incendie semble bien avoir été revendiqué par des gens se disant féministes. La revendication est une publication anonyme sur un site libertaire. Rien ne dit cependant que ce sont bien les auteurs de l’incendie qui ont envoyé le texte revendicatif. Sur ces évènements, la prudence est de mise ; nul doute que les forces de l’ordre, au courant de l’existence de ce texte, vont enquêter pour en découvrir les auteurs et voir s’ils sont effectivement liés à l’incendie. La possibilité que des gens anti-féminisme aient délibérément rédigé ce texte n’est pas à exclure, les sites internet parlant dès le 26 de la piste « anarcho-libertaire », sans pour autant le privilégier.

Au-delà de l’exemple, j’espère que cet article vous aura donné des billes pour recouper l’information et s’assurer de sa véracité avant de la partager en masse. Vérifier que l’information relatée existe bel et bien (par recoupement des sources, par vérification des images), trouver la (ou les) source originelle (et si tous les articles ont le même source primaire, peu fiable, alors l’info n’est pas vérifiée, malgré la multiplication de sources secondaires). C’est cette source originelle dont il faut étudier la véracité, ce qui malheureusement est souvent complexe (imaginez une étude d’un domaine que vous ne connaissez pas), mais permet souvent de prendre au minimum un peu de recul sur l’information.

Ce dont, je pense, nous avons tous besoins.


Merci beaucoup à Holomos pour la validation.

Si ce genre de questions vous intéresse, vous pouvez aller fouiller du côté de Hygiène mentale ou fouiller le site du cortecs.

5 commentaires

Ce genre de vérification d’information se retrouve dans d’autres domaines.

Je pense au domaine des sciences, où d’article en article, on peut remonter à la source d’une découverte ou d’une technique, souvent jusqu’à son origine.

Et plus près de nous, je pense à mon travail. Il y a avait une question en suspend, dont la réponse était, paraît-il et pour simplifier, "42". Il a fallu demander à Untel d’où venait cet valeur ; Untel a demandé à Machin ; Machin a répondu que c’était bidule qui l’avait donné dans un mail ; le mail fait quinze kilomètres, mais cite quand même un document écrit par Truc. Le document de Truc n’explique pas précisément comment il a obtenu la valeur, et on sent le choix fait au doigt mouillé. On aurait aussi bien pu prendre 41 ou 43, mais maintenant qu’on a choisi 42, on n’en bougera pas. On a bien l’origine de la chose, mais ce n’est pas très conclusif, exactement comme dans cet article…

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Bon article. :)

Bon aller, j’ai trouvé une faute rigolote, j’ai préféré partagé que d’utiliser le méthode privée :

Et je parle ici des gens de bonne foie.

Et si les gens boivent trop d’alcool, ils sont de mauvaise foie ?

Amateur de Logiciel Libre et de la distribution GNU/Linux Fedora. #JeSuisArius

+12 -0

De ce que je comprends du texte du Monde, les hommes en questions auraient justement été disculpés :

« Cette opération était destinée à fermer la porte à un mobile de vengeance contre la gendarmerie », a précisé le procureur de la République Jean-Yves Coquillat à l’Agence France-Presse. […] « Les perquisitions réalisées se sont avérées toutes négatives. »

Autrement dit, ils ne sauraient pas encore qui s’est, et la piste anarco-libertaire (que ce soit les féministes ou d’autres personnes) est de plus en plus crédible.

Hier, dans le parc, j’ai vu une petite vieille entourée de dinosaures aviens. Je donne pas cher de sa peau.

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