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De la difficulté de progresser au piano en autodidacte

Quelques écueils à éviter

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Temps de lecture estimé : 33 minutes

L’apprentissage autodidacte du piano (et de la musique en général) est un sujet vaste sur lequel on peut lire tout et n’importe quoi. Il y a 20 ans déjà, on trouvait déjà toutes sortes d’ouvrages de qualité variable (souvent médiocre), mais aujourd’hui, depuis l’avènement d’Internet et de Youtube, les tutoriels vidéo sont légion, les articles également et une bonne partie des cours… payante ! Dans cet océan d’informations, le musicien autodidacte n’a pas vraiment le choix : payer pour accéder à une formation complète sans aucune garantie sur sa qualité, ou bien butiner au gré du vent et des suggestions automatiques.

Du moins, c’est mon ressenti depuis que je suis remis au piano il y a deux ans.

Voici un petit retour d’expérience sur les déboires d’un pianiste amateur qui a pas mal peiné pour reprendre son instrument en autodidacte, et en particulier se lancer dans le jazz et les musiques improvisées contemporaines, fort d’une dizaine d’années de formation "classique" de base lorsque j’étais enfant.

Il n’est pas impossible que le fait de partager avec vous les écueils dans lesquels je suis tombé vous permette de gagner du temps si vous avez un projet similaire. ;)

Quelques mots sur mon parcours

En guise de préambule et sans prétention, permettez-moi de vous raconter rapidement mon parcours, ce qui permettra sûrement de mettre la suite en perspective.

Ma formation de base au piano

Mes débuts au piano remontent à mes cinq ans. À cette époque, mes parents venaient d’acquérir un piano numérique Roland, et me voyant passer beaucoup de temps dessus, ils m’ont proposé de prendre des cours particuliers. J’ai donc appris le piano dit "classique" chez une concertiste à la retraite, qui continuait à vivre de sa passion à la fin de sa carrière en donnant des leçons.

Cela a duré 10 ans. J’ai bien sûr commencé par apprendre les bases du solfège en même temps que je cassais les oreilles de mes parents à écorcher cette fameuse Valse rose qui, même jouée correctement, pourrait déjà rendre fou n’importe quel être doté du sens de l’ouïe à force de répétition, puis j’ai suivi la litanie des compositeurs telle qu’elle a été enseignée, j’imagine, pendant des siècles dans le monde occidental. C’est-à-dire par ordre chronologique : d’abord J.S. Bach, Mozart, Beethoven… puis quand j’ai eu assez de maîtrise et de recul sur mon instrument, des compositeurs de l’époque romantique et des « contemporains » du début du XXe siècle (comme Frédéric Chopin, Sergueï Rachmaninov, Erik Satie, Claude Debussy…).

Bref, sans être un pro ni un avoir un talent qui sorte de l’ordinaire, à 15-16 ans, je bénéficiais d’une formation « classique » au piano plutôt sympa. Hélas, cet été-là, la vieille dame qui m’avait tout appris tira sa dernière révérence et mourut. Je ne repris plus jamais de cours de piano par la suite, de peur de tomber sur un professeur avec lequel je n’accrocherais pas et que l’expérience ne me dégoûte de la musique.

Les études, guitare à la main

Au lieu de cela, j’ai décidé d’apprendre la guitare, en autodidacte cette fois. Quoi de plus banal qu’un ado de 15 ans qui s’imagine draguer sur une plage gratte à la main ! En réalité, ce choix était surtout motivé par le fait que je pratiquais le scoutisme à cette époque, et que j’avais envie d’accompagner nos diverses chansons à la guitare acoustique, mais ça ne m’a pas empêché de chanter tout un tas de ballades rock pour essayer d’impressionner les filles, je le confesse. J’étais ado, quoi.

Rapidement, cependant, j’ai acquis une guitare électrique, puis à 19 ans, alors que j’étais en prépa, je passais la plupart de mes soirées à jouer du blues avec mes potes dans mon petit appart d’étudiant. Néanmoins, à la fin de mes études vers 25 ans, loin de mes potes qui étaient partis dans d’autres villes, je finis par ne plus tellement sortir ma guitare…

Aujourd’hui

Il y a 2 ans, ma compagne m’a offert un piano numérique Yamaha. Cela faisait plusieurs années que j’étais séduit par la puissance évocatrice des mélodies de Joe Hisaishi, et abasourdi par la richesse de ses compositions. Je me languissais d’avoir un piano à ma disposition pour étudier son œuvre ; j’ai été exaucé !

Par ailleurs, depuis 10 mois j’essaye de me mettre au "jazz" (au sens large, c’est-à-dire aux musiques improvisées en général), pour changer parce que j’ai l’impression de tourner en rond à jouer du classique, et je désire apprendre à improviser pour m’en libérer.

Et je galère.

Je galère parce que je dois réapprendre la théorie presque depuis zéro : apprendre le jazz nécessite un bagage solide en harmonie, bagage qui me fait défaut. J’essaye donc de glaner des infos et des cours sur le net pour combler mes lacunes et continuer à progresser. Mais surtout, je galère parce qu’en l’absence de professeur pour me corriger, mes erreurs de méthode me font perdre un temps fou.

Dans la suite de ce billet, j’essaye d’isoler un certain nombre de règles et de conseils en me basant sur les errances qui auront le plus ralenti ma progression.

Le travail des fondamentaux

En musique, les fondamentaux ne sont pas des bases que l’on peut se permettre de brosser au début pour passer à autre chose ensuite. Il s’agit au contraire d’éléments sur lesquels la musique se construit et se réinvente sans cesse, et donc qu’il est nécessaire de travailler tout le temps. Et le plus fondamental des fondamentaux, c’est le rythme.

Le métronome n’est pas là que pour faire joli

L’écueil le plus vicieux qui me vienne en tête est le fait de négliger le travail du rythme, et le jeu au métronome en particulier. Après tout, quitte à apprendre seul, autant se faire plaisir et jouer tout de suite ce qui nous plait, et réserver le métronome lorsque l’on souhaite mettre en place une poignée de mesures difficiles, non ?

Non !

Le rythme, c’est l’élément le plus audible pour faire la différence entre une jolie prestation et un jeu d’amateur quelconque. C’est lui qui donne (ou non) aux auditeurs l’envie de danser lorsqu’ils écoutent une valse ou un rock and roll. C’est également lui qui minimise, et parfois occulte même complètement les fausses notes : la plupart des gens n’entendent pas les fausses notes dans l’absolu, mais si vous ralentissez, hésitez, ou pire, que vous vous arrêtez après avoir trébuché, ils n’auront d’autre choix que de le remarquer. Et c’est d’autant plus vrai lorsque vous jouez à plusieurs. Et c’est critique en improvisation.

Par conséquent, ne laissez pas votre métronome prendre la poussière.

À peine une partition ou une grille d’accords déchiffrée, travaillez-la en réglant le métronome sur une pulsation lente, mais en le réglant quand même. Si vous répétez un morceau en entier et que vous vous trompez, prenez le réflexe de reprendre le fil à la mesure suivante en préservant le rythme du morceau, sans l’interrompre.

Apprenez également à le régler selon le genre de ce que vous jouez. Par exemple, le blues se caractérise par une accentuation des deuxième et quatrième temps de la mesure : si le morceau suit un swing à 150 à la noire, réglez votre métronome sur 75, et considérez qu’il ne bat que la moitié des temps : un, deux et-trois, quatre et-un, deux et-trois… Et voilà, vous vous entraînez maintenant accompagné du charleston d’un batteur de jazz, uniquement grâce à votre métronome et votre abilité à compter mentalement jusqu’à quatre. :)

Tout de suite, vous constaterez que votre jeu, y compris improvisé, sonnera beaucoup plus naturel et intéressant à écouter.

La technique ne fait pas tout

Je le répète : travailler en rythme est primordial. Quand on progresse seul, il est même plus important de jouer rythmiquement juste que de multiplier les exercices techniques pour délier ou renforcer ses doigts.

Évidemment, si vous possédez un exemplaire du Hanon, je ne suis pas en train de vous dire que ces exercices ne servent à rien (quoique… sans métronome, ce n’est effectivement rien d’autre qu’une perte de temps), mais plutôt qu’en tant qu’amateur, à choisir, il vaut mieux être capable de démarrer ou d’arrêter ses trilles ou ses trémolos correctement dans le temps, que d’entraîner ses doigts à les sortir serrés.

Bien sûr cette remarque est à pondérer par votre niveau. Si vous débutez, notamment, les exercices techniques sont indispensables pour apprendre à positionner vos mains de manière à maximiser votre confort, réaliser des passements de doigts corrects, et renforcer vos annulaires et auriculaires pour mieux articuler votre jeu. Par contre, il ne faut pas perdre de vue que vous n’aurez jamais besoin de (ni les ressources pour) devenir un virtuose ou obtenir le jeu perlé d’Oscar Peterson ou Vladimir Ashkenazy : ce jeu "perlé" s’obtient en y sacrifiant 4, 6 ou 8 heures par jour pendant des années. Autant gagner du temps en travaillant utilement selon votre besoin immédiat, non ?

Pour cela, sachez à tout instant à quoi sert tel ou tel exercice, et ne travaillez que ceux qui vous sont immédiatement utiles. Par exemple, si vous êtes en train d’apprendre un morceau avec deux bémols à la clé bourré de quintolets et de septolets, composez-vous un exercice à jouer avec le métronome, en quintolets et en septolets sur la gamme de Sol mineur, pourquoi pas en isolant certaines mesures du morceau que vous apprenez, et répétez-le en augmentant la vitesse. Pourquoi chercher plus loin ?

Les exercices sont là pour vous aider à surmonter les difficultés, par pour vous en apporter gratuitement de nouvelles.

Le « rubato » aura ta peau !

Le rubato est une notion typiquement introduite à l’époque romantique. Il s’agit d’une annotation écrite sur la partition (tempo rubato), laissant l’interprète libre de retarder ou d’avancer, un petit peu mais de façon perceptible, certaines notes dans le temps, avec pour effet de renforcer la dramaturgie de la mélodie.

Dans la musique que je qualifierais de "classique moderne" (c’est-à-dire la musique classique telle qu’elle est pratiquée à notre époque), il s’agit pratiquement de l’unique axe de liberté et d’expression personnelle dont peut jouir un interprète. En effet, si à l’époque de Chopin, on pratiquait encore la cadence (Cadenza) consistant à laisser l’interprète libre d’improviser sur une progression harmonique de plusieurs mesures, ce n’est plus véritablement le cas aujourd’hui (où les cadences sont généralement pré-mâchées !). L’interprète désireux de s’exprimer librement peut donc avoir tendance à user, et abuser, du rubato.

Et c’est mal !

C’est mal parce que la frontière est ténue entre un rubato correctement exploité, et ce que Valentina Lisitsa qualifie de « pornographie pianistique », à savoir le comble du mauvais goût : le pianiste qui roule des mécaniques et en fait des caisses pour rien.

Et elle n’est d’ailleurs pas la seule. Ce mauvais goût caractérisé a depuis tout temps été source d’agacement chez les grands compositeurs et interprètes. Par exemple Chopin était assez sévère sur ce point avec ses élèves et ne tolérait pas que l’on triche avec la mesure en prenant le rubato comme prétexte. De même, à la fin de sa vie, le grand pianiste Arthur Rubinstein supportait assez mal que les temps ne soient pas respectés.

S’il est une sortie de Chopin que l’on peut retenir à ce propos, c’est cette invective qu’il adressa à son ami Franz Liszt lors de l’une de leurs soirées parisiennes, après que ce dernier avait interprété un Nocturne en prenant trop de libertés sur la partition originelle :

Je t’en prie, mon cher, si tu me fais l’honneur de jouer un morceau de moi, joue ce qui est écrit ou bien joue autre chose : il n’y a que Chopin qui ait le droit de changer Chopin.

Frédéric Chopin cité par Charles Rollinat

Mais alors se pose la question, comment reconnaître un rubato élégant d’un excès de zèle ?

Pour avoir longtemps franchi allègrement cette limite sans jamais m’en rendre compte, je considère aujourd’hui que c’est impossible de le savoir vraiment, a fortiori pour un amateur comme moi. J’ai décidé de ne plus tenir compte de cette indication dans les partitions que je joue, et je me borne à jouer ce qui est écrit, à quelques emphases ("micro-retardements") près sur les notes culminantes à la main droite.

Si l’on désire jouir de la liberté de s’exprimer, ce ne sont pas des œuvres romantiques en rubato qu’il faut jouer. Il vaut mieux se tourner vers la musique improvisée. Sans ça, le risque est trop grand de faire se retourner les compositeurs dans leur tombe, ou de froisser les amateurs de musique classique.

Improviser, oui mais comment ?

Comment apprend-on à improviser ? Par où dois-je commencer ? Suis-je sur la bonne voie ? Que jouer ensuite ?

Autant de questions que je ne finirai jamais de me poser. Voici les quelques leçons que j’ai tirées de mes récents débuts.

Se faire plaisir

En jetant un regard critique sur la formation "classique" que suivent la plupart des gens qui apprennent le piano (c’est-à-dire de façon quasi-scolaire), je retiens une dissonnance fondamentale avec ma conception des choses : selon moi, la constante universelle, la base de tout, est qu’il faut se faire plaisir et s’amuser en jouant de son instrument pour avancer, plutôt que viser la perfection à chaque note.

Quelqu’un que l’on oblige à répéter sans relâche les mêmes mesures jusqu’à atteindre un niveau de perfection tout à fait arbitraire, c’est quelqu’un que l’on incite dès le début à ne jamais aimer ce qu’il fait : peu importe combien d’heures il a passé sur son clavier à répéter un morceau, ça ne sera jamais assez bien. A contrario, quelqu’un qui joue pour prendre du plaisir, et qui prend plaisir à jouer, c’est quelqu’un qui affine son jeu pour prolonger le fun et ne jamais s’arrêter. Et surtout, c’est généralement quelqu’un que les gens prennent plaisir à écouter.

Si un jour vous avez la flemme de vous asseoir devant le clavier pour travailler, ne vous forcez pas. Il vaut mieux changer d’approche et passer momentanément à autre chose que persister à travailler sur quelque chose qui vous gonfle. D’ailleurs pourquoi n’y arrivez-vous pas ? N’est-ce pas parce que ce que vous avez simplement brûlé une étape en vous donnant un objectif trop difficile pour l’instant ?

Nous avons donc un premier élément de réponse aux questions posées plus haut :

  • Comment apprendre à improviser ? En s’amusant !
  • Par où dois-je commencer ? Qu’avez-vous envie de jouer là, tout de suite ? Essayez déjà ça.
  • Suis-je sur la bonne voie ? Si ce que vous faites vous plait, alors oui.

Le blues : un bac à sable idéal pour se lancer

Dans l’optique de s’amuser tout de suite, permettez-moi de vous suggérer de faire un passage par le blues (plutôt que d’attaquer immédiatement un standard, même facile, du jazz).

La première raison à cela, c’est que quel que soit votre niveau, jouer du blues procure rapidement satisfaction et confiance en soi. En effet, contrairement à son fils intello (le jazz), papa blues, qui est à l’origine une musique profane chantée par les noirs américains, repose sur des principes extrêmement simples : une rythmique à quatre temps, des grilles de trois à quatre accords de base, et surtout, la gamme blues. En une demi-heure, vous pouvez acquérir toute la théorie qu’il y a à connaître pour démarrer. En fait, c’est tellement simple qu’il suffit même d’écouter du blues pour piger comment ça fonctionne.

J’en profite pour vous recommander les vidéos de David Magyel pour vous lancer dans le blues. Elles ont le mérite de démarrer à un niveau très bas et de vous donner immédiatement du matériel pour vous amuser. Le seul bémol étant que les partitions associées sont payantes, mais ce n’est pas non plus un gros handicap sachant que le blues se travaille et s’apprend, idéalement, surtout à l’oreille.

La seconde raison, c’est que le blues est à l’origine (sans être le seul) de quasiment tous les courants musicaux contemporains, parmi lesquels on peut citer notamment le jazz, le funk, le groove, le RnB, la soul, le rock & roll… Partant de là, il est bon de connaître cette racine influente pour mieux comprendre ses déclinaisons.

Cela implique également que la gamme blues passe partout ! Vous pouvez l’utiliser sur plus ou moins n’importe quoi (moyennant un peu d’imagination) : une fois que vous avez compris comment déduire la(les) gamme(s) blues à utiliser sur une tonalité donnée, vous pouvez vous lâcher, faire tomber la barrière des genres, et même partir dans un solo par dessus le disque avec lequel votre voisin vous prend la tête depuis une semaine.

Au-delà de l’amusement, le blues est également un bon prétexte pour apprendre plusieurs techniques importantes, comme la walking bass à la main gauche, ou habituer votre cerveau à la syncopation chère au swing et au reggae. Cela vous aidera à prendre confiance en vous et à prendre des risques, sachant que vous avez en permanence un triple filet de sécurité : la grille d’accords est pratiquement figée, la gamme blues est valable sur toute la tonalité des morceaux, et improviser, au départ, peut consister à simplement piocher dans une réserve de licks (phrases toutes faites) idiomatiques que vous aurez travaillé en exercice.

Enfin, et ce n’est pas des moindres, je défie n’importe quel profane de se retenir de danser ou tapoter en rythme sur la surface la plus proche en entendant un musicien s’exercer à jouer du blues au métronome !

Une fois que vous aurez pris vos marques, si vous le souhaitez toujours, alors vous pourrez passer à l’improvisation tonale, et notamment au jazz. Vous partirez avec une petite longueur d’avance, puisque votre expérience du blues vous aura fourni, entre temps, une réserve d’idiomatismes pour vous guérir de l’angoisse de la "page blanche".

Passer du solfège à l’harmonie : réapprendre à lire une partition

Une différence fondamentale entre le classique et le jazz tient évidemment dans la place et le rôle de la musique écrite. Ne vous méprenez pas : il y a de la musique écrite, en jazz. En particulier, tous les standards (grands thèmes) sont écrits, non pas sous leur forme complète (double-portée, clé de sol/clé de fa, main droite/main gauche), mais généralement sous la forme d’une simple ligne mélodique, annotée de noms d’accords. La ligne d’accompagnement et les enrichissements de la mélodie sont laissés, évidemment, libres.

Combien de fois, sur Youtube, ai-je vu des commentaires vidéo réclamant la partition complète de ce que la personne a joué… Je suis intimement persuadé que cette absence de partition est justifiée, et même voulue : apprendre à improviser, c’est apprendre à écrire sa « partition intérieure ». Se reposer sur une véritable partition pour apprendre un morceau en se disant qu’on se débrouillera plus tard pour improviser, ne peut que vous freiner dans cet objectif.

La première chose à faire est donc de devenir capable de jouer non pas en se basant sur des partitions, mais sur des grilles d’accords.

Le moyen le plus efficace que j’ai trouvé pour faire cet apprentissage, c’est de commencer par apprendre à reconnaître ces accords, puis analyser les morceaux pour annoter les partitions "classiques" de manière décrire leur progression harmonique, et de travailler ces partitions en énonçant les accords à chaque changement.

Une de mes partitions (la valse du Château Ambulant, de Joe Hisaishi), annotée après en avoir déchiffré les accords

De cette manière, on découvre passivement les nombreuses positions (voicings) pour un même accord sur le clavier, ainsi que ses modulations et la "couleur" de ces modulations. Rapidement, on commence à faire de plus en plus confiance à ses oreilles, et on découvre des lignes mélodiques de qualité que l’on peut emprunter aux autres pour les associer à une cadence donnée.

Parallèlement, cette pratique a un "second effet Kiss Kool" : mémoriser la progression harmonique sous la forme d’accords plutôt que les notes individuelles de la main gauche permet de se souvenir d’un beaucoup plus grand nombre de morceaux à la fois. Finie l’époque où vous vous mettiez devant le clavier pour jouer seulement un ou deux morceaux et s’arrêter en vous excusant de ne pas en avoir d’autre en stock : vous voilà capable de jouer pendant deux ou trois heures d’affilée sans jamais vous répéter !

Explorer des tonalités plutôt que des morceaux

Voici une pratique que je n’ai vue conseillée nulle part sur le web, et qui pourtant m’a fait me sentir plusieurs fois comme le roi de l’univers : arrangez-vous toujours pour travailler plusieurs morceaux dans la même tonalité en même temps.

Par exemple, en ce moment, je joue très souvent ensemble les trois morceaux suivants :

Ces trois morceaux sont en Sol mineur, donc avec deux bémols à la clé.

Pouvez-vous deviner à quoi peut ressembler une de mes sessions pour me détendre devant le piano ?

Je démarre sur Hana-Bi. Avant la conclusion j’improvise une petite cadence pour passer du 6/8 dépressif et colérique de Hana-Bi au 4/4 plus léger de Autumn Leaves, puis au bout d’un moment, pendant les deux mesures sur Gm qui séparent les deux phases du morceau, je laisse ma main droite partir sur la gamme de sol blues (j’en reparle plus loin) tout en calmant le jeu pour embrayer sur Feelin’ Good… Et je finis généralement en improvisant sur une progression blues de base en Gm, extraite de ce dernier morceau (Gm → Gm/F → Eb7 → D7, en boucle, jusqu’à plus soif), avant de conclure en reprenant verbatim la fin de Hana-Bi, pour rappeler que tout cela n’est qu’une seule et même unité.

Trois morceaux, sans jamais lever les mains du clavier, avec une part considérable d’improvisation. La première fois que j’ai réussi à faire ça (sans le vouloir à la base, je m’amusais simplement), j’ai cru que ma représentation du monde allait exploser. Jamais je ne m’en serais cru capable !

Le secret, c’est que puisque tous ces morceaux sont dans la même tonalité, ils partagent tous les mêmes accords en suivant des progressions différentes, et puisqu’ils sont tous de genres différents, chacun apporte différents voicings pour un accord donné, que l’on peut donc s’amuser à substituer et interchanger entre les morceaux. En somme, c’est un moyen facile d’enrichir son vocabulaire en gardant un champ lexical unique à l’esprit.

Un exemple typique : j’ai découvert un soir que la tension finale d’Autumn Leaves pouvait être enrichie en remplaçant le D7 (Ré majeur septième de dominante = Ré, Fa#, La, Do) par un "D7#5#9" (Ré, Fa#, La#, Do, Fa) très classe, qui se résout sur un Sol mineur (Gm). La figure suivante montre cette substitution1.

Exemple de substitution de l’accord D7 par un D7#5#9 sur les trois dernières mesures de Autumn Leaves.

Dans une tonalité de Sol mineur, cette tension-détente D7 → Gm est omniprésente : c’est le "V-I" d’un II-V-I (Aø → D7 → Gm). Puisque cette substitution fonctionne dans la progression V-I qui conclut Autumn Leaves, elle fonctionne dans tous les V-I qui apparaissent dans les autres morceaux, donc je peux l’utiliser sans attendre dans d’autres contextes. Comme ici dans une progression blues :

La même substitution dans un lick blues en Sol mineur.

En bref : travailler plusieurs morceaux se trouvant dans la même tonalité permet de bénéficier automatiquement des petites variations et autres petits "trucs" que l’on découvre en explorant le clavier, pour les réutiliser de morceau en morceau. Sachant que j’ai personnellement tendance (et je ne pense pas être le seul) à explorer différemment le clavier selon le morceau que je joue, cela me permet de faire mes découvertes trois fois plus vite. ;)


  1. Notez que la ligne de la clé de fa est là pour montrer à quoi ressemblent les voicings, mais elle ne représente pas nécessairement la façon dont ces mesures doivent être jouées à la main gauche… 


Je m’aperçois que je commence à rentrer dans les détails techniques, je vais donc m’arrêter ici pour ce billet dont ce n’était absolument pas l’intention !

J’espère que ces paragraphes vous seront utiles. En attendant, je vais de ce pas arrêter de blablater, et retourner jouer !

7 commentaires

Personnellement je suis passé par le conservatoire (flûte traversière, pas de piano — et l’habituelle guitare, mais en autodidacte).

Les différences majeures que je vois par rapport à ton retour d’expérience avec ta prof particulière sont sur ces points :

  • Tu fais des « auditions » et des genre de « concerts », donc le coup d’esquiver les fausses notes en continuant comme si de rien n’était, on te l’apprends très vite (il suffit de penser à un chat : en cas d’erreur, ne pas se démonter et continuer comme si tout était parfaitement volontaire).
  • Mais on est dans un système ultra scolaire, qui ne t’apprends absolument pas à prendre plaisir à faire de la musique. Notamment avec le solfège obligatoire avec niveaux et notes, mais tellement mal enseigné que j’ai pratiquement tout oublié.

Quant au reste, les contraintes des deux instruments sont trop différentes pour qu’une comparaison soit pertinente.

Les différences majeures que je vois par rapport à ton retour d’expérience avec ta prof particulière sont sur ces points :

Tu fais des « auditions » et des genre de « concerts », donc le coup d’esquiver les fausses notes en continuant comme si de rien n’était, on te l’apprends très vite (il suffit de penser à un chat : en cas d’erreur, ne pas se démonter et continuer comme si tout était parfaitement volontaire).

Alors j’ai viré cette partie du texte, mais j’avais également des auditions en fin d’année avec cette prof. On réunissait tous les élèves et leurs familles dans son salon et on passait du plus débutant au plus expérimenté, parfois à quatre mains, parfois avec d’autres instruments… Du coup c’était pareil, dès le début on apprenait à ne pas s’arrêter en cas d’erreur.

Cela dit c’est une recommandation que j’ai très facilement oubliée quand j’ai commencé à vouloir "sortir de la partition". On peut vite perdre le rythme de vue quand on cherche un son, une phrase, une expression… D’où ma remarque.

Mais on est dans un système ultra scolaire, qui ne t’apprends absolument pas à prendre plaisir à faire de la musique. Notamment avec le solfège obligatoire avec niveaux et notes, mais tellement mal enseigné que j’ai pratiquement tout oublié.

Sur le second point j’ai eu la chance de progresser avec une prof très pédagogue, malgré sa culture très classique. Si elle sentait que je commençais à vraiment décrocher, elle n’insistait pas et on changeait de morceau. Cela dit c’est très rarement arrivé puisqu’elle me donnait généralement le choix des morceaux (généralement parmi deux ou trois qu’elle présélectionnait).

Édité par nohar

I was a llama before it was cool

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Merci pour ce billet ! Malgré des différences, ma situation est semblable à la tienne, sauf que je n’ai pas repris le piano à proprement parler ^^’ (je me contente de bidouiller, entretenir les morceaux que je connais, apprendre à improviser, etc.).

J’attends avec impatience les tutos musicaux que tu fomentes secrètement ( :-° ) pour comprendre les subtilités techniques de tes quelques dernières lignes, mais je te remercie à nouveau pour ce billet.

Merci !

En fait pour les lignes de la fin il y a assez peu de subtilité, mais je l’exprime en me basant sur les notions théoriques qui sous-tendent le principe : "si, dans une tonalité donnée on peut remplacer un accord X suivi d’un Y par un X’ suivi d’un Y, alors cette substitution fonctionne également dans tous les morceaux de la même tonalité".

Je me demande si je n’ai pas rendu le propos plus confus en voulant l’illustrer, en fait.

Mais je suis content que ce billet te plaise. C’est raffraichissant d’écrire hors de son domaine de prédilection. :)

I was a llama before it was cool

+0 -0

Je me demande si je n’ai pas rendu le propos plus confus en voulant l’illustrer, en fait.

nohar

Après, bon, je ne suis pas forcément représentatif, attendu que je suis un Philistin concernant tout ça, et que je ne me suis peut-être pas donné à fond pour comprendre ton propos. Après, je trouve ton principe général plus clair.

C’est rafraichissant d’écrire hors de son domaine de prédilection. :)

nohar

C’est ce que je fais, hum… à peu près à chaque fois que j’écris :honte: .

En l’absence d’un message à but unique de te remercier pour ce billet que j’aurais pu plussoyer, je te dis merci ici ! N’hésite pas à en écrire d’autres.

Rockaround

Merci à toi !

J’envisage en effet d’en écrire d’autres, spécifiquement sur le passage au jazz, mais j’attends pour cela d’avoir bien pigé l’improvisation tonale (i.e. quand on change de gamme à chaque accord).

Notamment il y a pas mal de petites choses que j’ai occultées ici, comme le fait de changer son approche de la sonorité : là où le pianiste classique vise une sonorité ronde et parfaite sur son instrument, le musicien de jazz cherche au contraire à utiliser la sonorité comme un moyen d’expression personnelle.

Il en résulte un grand nombre de petites choses bonnes à savoir, comme le fait de ne pas hésiter à "salir" les accords, ou "déperfectionner" l’harmonie pour lui donner une intonation plus brute, authentique et personnelle…

Peut-être que le fait de partager quelques techniques beaucoup plus concrètes peut être intéressant.

Édité par nohar

I was a llama before it was cool

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