Licence CC BY-NC-SA

Un téléphone arabe sans erreurs

Ou l'art difficile de la traduction

Publié :
Auteur :
Catégorie :
Temps de lecture estimé : 4 minutes

Vous avez certainement tous joué au téléphone arabe quand vous étiez plus jeunes. Souvenez-vous : on sassoie tous en cercle, quelqu’un chuchote une phrase à l’oreille de son voisin, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on retourne à la personne qui avait pensé la phrase initiale. En général, les deux phrases n’ont que peu à voir, pour le plus grand bonheur de tout le monde. Les différences sont dues à la difficulté de compréhension du chuchotement, au caractère souvent absurde de la phrase, et bien entendu, à une part d’espièglerie des enfants, qui ont envie que la phrase change.

Dans ce billet à la valeur ajoutée proche de zéro, je vais vous présenter ce qui peut se passer quand au lieu d’une voix basse et d’erreurs plus ou moins volontaires, la confusion vient de plusieurs langues et d’un manque de contexte. Vous savez déjà que la traduction peut dénaturer une phrase. Vous avez peut-être remarqué que sur Google Traduction, traduire un texte du français vers une langue exotique telle que le suédois, et de nouveau vers le français va changer certains mots. Si vous ajoutez une étape vers le swahili au milieu, ce sera encore pire. Il est facile de mettre tout ça sur le compte du traducteur automatique, mais que se passerait-il si les traductions étaient faites manuellement et avec la meilleure des volontés ?

C’est ce que l’on va voir ici, comment on peut passer de Tom est beau à Savez-vous ce que je dis ?, avec des traductions qui viennent du site tatoeba.org, que j’ai présenté dans un autre billet.

La chaîne de traductions

Français : Tom est beau.

Anglais : Tom is beautiful.

Allemand : Tom ist hübsch.

Russe : Том симпатичный.

Français : Tom est sympathique.

Allemand : Tom ist freundlich.

Esperanto : Tomo estas afabla.

Italien : Tom è premuroso.

Esperanto : Tomo estas zorgema.

Italien : Tom è diligente.

Anglais : Tom is persevering.

Macédonien : Том е упорен.

Anglais : Tom is persistent.

Ukrainien : Том наполегливий.

Anglais : Tom is pushy.

Portugais : Tom é agressivo.

Suédois : Tom är aggressiv.

Anglais : Tom is aggressive.

Hébreu : תום תוקפני.

Anglais : He is aggressive.

Italien : È intraprendente.

Anglais : She is aggressive.

Japonais : 彼女は気が強い。

Anglais : She’s strong-willed.

Espagnol : Ella es obstinada.

Italien : Lei è ostinata.

Anglais : You’re obstinate.

Allemand : Sie sind starrsinnig.

Français : Vous êtes obstinée.

Esperanto : Vi estas obstina.

Allemand : Du bist zäh.

Anglais : You’re tough.

Hébreu : אתם קשוחים.

Anglais : You’re harsh.

Italien : È dura.

Français : C’est difficile.

Russe : Это сложно.

Toki Pona : ni li ike.

Anglais : That’s immoral.

Yiddish : אָס איז אומגערעכט.

Anglais : That’s wrong.

Yiddish : דאָס איז נישט אמת.

Français : C’est pas vrai.

Anglais : You cannot be serious.

Russe : Ты это серьёзно?

Anglais : Are you serious?

Japonais : 本気?

Anglais : Are you sure?

Anglais : Are you certain?

Toki Pona : sina sona ala sona?

Allemand : Verstanden?

Polonais : Rozumiesz?

Ukrainien : Розумієш?

Anglais : You see what I mean?

Français : Tu vois ce que je veux dire ?

Coréen : 무슨 말인지 알겠니?

Coréen : 유남생?

Anglais : You know what I’m saying?

Français : Savez-vous ce que je dis ?

Quelques commentaires

Pour comprendre un peu ce qu’il s’est passé, réalisons que :

  • L’anglais est la langue la plus courante du site Tatoeba, donc une grande partie des phrases sont en anglais.
  • Il y a bien sûr une déviation lente, due aux synonymes.
  • Il y a aussi une déviation plus rapide, due aux langues plus minimaliste. L’italien et l’espagnol, par example, ne nécessite pas de sujet. Le toki pona est aussi très minimaliste, ce qui favorise les changements de signification.
  • La question apparaît en russe, mais elle aurait pu apparaître dans d’autres langues, dès lors que l’on considère que la ponctuation était secondaire, ou peut-être bien que la question était rhétorique, ou que sais-je, je ne parle pas russe.

Entre quinze et vingt langues (la flemme de compter), pour illustrer, bah pas grand chose de profond. Juste un petit truc marrant, et c’est déjà pas mal !

Je finis avec mes excuses si j’ai massacré une langue que je ne connais pas dans mes copier-collers. J’ai des craintes en particulier pour celles qui s’écrivent de droite à gauche.

8 commentaires

La question apparaît en russe, mais elle aurait pu apparaître dans d’autres langues, dès lors que l’on considère que la ponctuation était secondaire, ou peut-être bien que la question était rhétorique, ou que sais-je, je ne parle pas russe.

J’ai l’impression que le passage se fait avant de manière implicite, lorsqu’on passe de "C’est pas vrai" à "You cannot be serious" qui a un sens proche de "non, c’est pas vrai?" voire le plus brutal "tu déconnes ou quoi?" en français suivant le ton avec lequel c’est dit.

I don’t mind that you think slowly, but I do mind that you are publishing faster. — W. Pauli

+1 -0

Je n’ai pas assez de connaissances lingustiques pour comprendre toutes les déformations successives, mais merci pour cette petite rigolade de début de semaine !

J’aime bien le jeu du sujet et des pronoms: Tom qui passe à il/lui, puis elle, puis tu, et enfin vous…

JE trouve aussi assez rigolo avec les adjectifs. LE fait de passer de quelque chose de positif (beau, sympathique puis persévérant) à du négatif (agressif, obstiné) Est-ce que c’est révélateur de certains traits de culture (quelque chose de positif pour nous est perçu comme négatif dans une autre langue/culture) ? Ou bien c’est vraiment juste un hasard de double sens successifs ?

Ma plateforme avec 23 jeux de société classiques en 6 langues et 13000 joueurs: http://qcsalon.net/ | Apprenez à faire des sites web accessibles http://www.openweb.eu.org/

+0 -0

Ai-je raison si je dis que certaines langues, étant moins riches en vocabulaires et nuances, vont perdre et modifier une partie de l’information originale lors de la traduction, ce qui explique ce chemin plutôt comique ?

Je me demande s’il existe un langue universelle qui serait telle que :

  • Pour tout message mm exprimé dans une langue de départ,
  • Si l’on traduit mm vers cette langue universelle,
  • Puis que l’on re-traduit mm vers la langue de départ…

…alors le message est restitué à l’identique, sans perte d’information.
Le morse ? (si on peut appeler ça une langue)

+0 -0

Je me demande s’il existe un langue universelle qui serait telle que :

Green

Si la question est théorique, alors tu peux former cette langue en utilisant le message d’origine et en le préfixant par un code identifiant la langue d’origine. Ainsi cette langue est constituée des dictionnaires de te toutes les langues qu’elle supporte, et du code de chaque langue. Et il suffit de retirer le préfixe pour retrouver le message dans la langue de départ.

Le morse est un alphabet, il ne te donne pas d’information sur la langue utilisée.

Ai-je raison si je dis que certaines langues, étant moins riches en vocabulaires et nuances, vont perdre et modifier une partie de l’information originale lors de la traduction, ce qui explique ce chemin plutôt comique ?

Pas sûr du tout. Un langue peut être moins riches dans un domaine et plus dans d’autres. Je dirai que c’est plus qu’il n’y a pas équivalence, plutôt qu’un manque de nuance.

Et même quand il existe des équivalecnce, le contexte compte. Le pronom de politesse, en allemand, c’est « Sie » (3e personne du pluriel féminin avec majuscule). Une phrase comme « Sie sehen » peut parfaitement, et sans erreur, être traduite par « elles voient » ou « vous voyez ». Voire « tu vois », parce qu’il n’est pas dit que le pronom de politesse s’applique dans les mêmes cas en France et en Allemagne. On a le même problème en français, où « vous » désigne à la fois la deuxième personne du pluriel et la formule de politesse.

Un truc drôle, c’est de chercher les mots uniques dans les langues. Les termes qui ne peuvent pas être traduits facilement dans toute leur subtilités. Parait-il que « Dépaysement » serait l’un de ses mots, impossible à traduire en étranger sauf à faire des périphrases.

Il y a bien des façons de passer à l’acte. Se taire en est une. Attribué à Jean-Bertrand Pontalis

+1 -0

Pas sûr du tout. Un langue peut être moins riches dans un domaine et plus dans d’autres. Je dirai que c’est plus qu’il n’y a pas équivalence, plutôt qu’un manque de nuance.

Tout à fait, d’ailleurs cela arrive en dehors du vocabulaire en lui même. La grammaire ou la conjugaison peut poser aussi des différences de nuance difficiles à retranscrire fidèlement.

Par exemple la conjugaison anglaise et française sont assez différentes concernant le passé. Il n’y a pas une bijection entre l’imparfait et le prétérit car chacun véhicule des données différentes que l’autre langue ne gère pas avec sa propre conjugaison. Le present perfect anglais par exemple peut véhiculer une action passée qui a un impact direct sur la situation présente. Comment on traduit comment cette notion en français ? C’est difficile.

Il y a également la question de l’usage culturelle de la langue. L’Anglais utilisera abondamment le présent continue ou le passé quand le Français privilégiera pour la même situation le présent simple.

Donc forcément quand on traduit, il y a des pertes d’informations, de nuances. Cela est rarement très gênant dans la vraie vie quand on traduit d’une langue source vers une langue cible. Mais si on doit introduire une langue pivot ou qu’on enchaine les traductions comme dans ce billet, cela peut être assez significatif.

Amateur de Logiciel Libre et de la distribution GNU/Linux Fedora. #JeSuisArius

+0 -0

La grammaire ou la conjugaison peut poser aussi des différences de nuance difficiles à retranscrire fidèlement.

Renault

C’est un problème de traduction classique lors de la traduction d’une langue souple sur l’ordre des mots (typiquement une langue à déclinaison) à une langue plus rigide : dans la première, l’ordre des mots peut indiquer ce que le locuteur considère comme important dans la phrase juste à partir de l’ordre des mots. Ça marche à moitié en français avec des constructions comme « Il est beau, ce renard » par rapport à « Ce renard est beau ».

Un autre type de problème, c’est les langues très dépendantes du contexte (comme le japonais ou le coréen).

Mais si on doit introduire une langue pivot ou qu’on enchaine les traductions comme dans ce billet, cela peut être assez significatif.

Renault

Et c’est un énorme problème avec Google Traductions (et peut-être d’autres systèmes) qui utilisent l’anglais comme langue pivot.

Connectez-vous pour pouvoir poster un message.
Connexion

Pas encore membre ?

Créez un compte en une minute pour profiter pleinement de toutes les fonctionnalités de Zeste de Savoir. Ici, tout est gratuit et sans publicité.
Créer un compte