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Ce tutoriel est un mensonge

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Ce chapitre tâchera d’être court, mais il me semble nécessaire de le lire avant d’entreprendre toute étude des langues de Tolkien. Il s’agit ici de prendre du recul sur ce que l’on entend par « apprendre les langues de Tolkien », casser la figure à quelques fantasmes et idées reçues, pour permettre un apprentissage qui soit à la fois respectueux de l’œuvre de base et intéressant.

Je m’appuierai ici surtout sur l’essai de Carl Hostetter traduit en français : « L’elfique comme elle est parlait ». Je vous invite fortement à lire cet essai, qui est moins long qu’il en paraît (à peine 14 pages) et absolument central dans la manière d’envisager les langues de Tolkien. Vous pouvez aussi regarder la vidéo du Savoir des Anneaux sur les langues elfiques, qui est à peu près de la même veine :

Si vous connaissez déjà tout cela, c’est fort bien : je ne vous en invite pas moins à lire ce chapitre !

Quels sont les problèmes ?

Nous allons examiner tout d’abord ce que l’on peut répondre à la question suivante :

Pourquoi l’étude des langues de Tolkien pose-t-elle problème ?

J’ai trouvé trois incertitudes inhérentes à l’examen des langues de Tolkien.

Nos connaissances sont faibles et incomplètes

Nous ne connaissons pas tout sur les langues de Tolkien, même les plus complètes : par exemple, le sindarin, l’une des langues les plus développées, comporte encore de grandes inconnues sur son système de conjugaison ; le quenya a également ses défauts ― des tournures simples comme « pour que » ne sont pas renseignées ; et je ne parle pas des autres langues de Tolkien, encore moins développées. Même l’adûnaic, dont nous avons pourtant un début de grammaire, nous est extrêmement inconnu. Ce que je dis est aussi valable au niveau du lexique, formé au grand maximum de 10 000 mots pour une langue, ce qui est assez peu (on ne sait pas comment les Elfes disent « Merci » ou « Ça va »…). À titre de comparaison, même une langue antique inutilisable comme le gotique est mieux documentée que le quenya de Tolkien (d’après C. Hostetter).
Autre chose : les éléments que nous avons sont difficilement représentatifs : nous avons beaucoup de poèmes en langues elfiques, et assez peu de conversations banales, en ces mêmes langues elfiques. Ainsi, nos connaissances sur la syntaxe normale en quenya ou sindarin sont complètement biaisées et incomplètes.
C’est sans compter les éléments intraduits ou les traductions contradictoires (« lá » veut dire « oui » ou « non » ; ou la fameuse imprécation en noir parler)…

Enfin, le plus problématique, c’est que nous n’avons aucune personne ayant pour langue maternelle une langue de Tolkien. Ainsi donc, nous n’avons personne pour nous dire sur ce qui se dit ou ne se dit pas, sur les expressions habituelles, les exceptions de conjugaison, etc. Comment un non-francophone peut-il deviner que « apparemment » se lit comme « apparamment », ou que « très bien » se dit, et pas « très bon » ? C’est le type de chose qui nous manque dans les langues de Tolkien, puisque l’auteur est mort, et le corpus assez mince (quoique considérable pour le travail d’un seul individu).

Les langues de Tolkien sont fluctuantes

Tolkien a lui-même changé d’avis de nombreuses fois sur ses langues, sur la manière de dire telle ou telle chose, ou de construire une phrase, ou même sur le sens d’un mot (à nouveau, voir les traductions contradictoires de « lá » ; ou de « Uglúk u bagronk… »). Même le nom des langues a changé : le « qenya » est devenu « quenya » ; le « goldogrin » « noldorin » puis « sindarin » ; les Ñoldor eux-mêmes, initialement des Gnomes (?!) sont devenus des Elfes tels que nous les connaissons.
D’aucuns pourraient dire que Tolkien n’a simplement pas fini son travail, mais ce serait mal comprendre le sens de l’entreprise de Tolkien : comme le dit C. Hostetter dans l’essai recommandé plus haut, Tolkien faisait les langues par recherche esthétique, pour son propre plaisir, pas pour les rendre utilisables : Tolkien lui-même ne parlait couramment aucune de ses propres langues, parce que ce n’était pas le but. Chaque utilisation de sa langue n’était donc qu’une occasion pour chambouler à nouveau ce qu’il avait construit jusque-là, l’améliorer, revenir sur ses considérations et innover ! Une sorte de cycle sans fin, vers une recherche esthétique toujours de plus en plus minutieuse. Les langues de Tolkien sont fondamentalement inachevées.

Ainsi donc, au vu de ces fluctuations, pour rendre telle ou telle langue étudiable et parlable, il faut faire des choix, sélectionner une partie du corpus qui nous paraît acceptable, en rejeter une autre qui nous paraît désuette. Mais ces choix eux-mêmes ne sont pas anodins, ils ne coulent pas de sources. Certains préfèreront des langues elfiques compatibles avec les éléments exposés dans le Seigneur des Anneaux, référence absolument incontournable ; d’autres préfèreront prendre les formes les plus tardives proposées par Tolkien, supposée les plus parfaites (ce qui est complètement arbitraire). Au vu de ces choix, à partir d’une même langue de Tolkien, deux personnes différentes pourront arriver à deux résultats complètement différents… Le problème, c’est que, dans les cours de néo-elfiques ou d’autres langues de Tolkien, ce qui doit être des choix sera inculqué comme quelque chose allant de soi : c’est pourquoi il faut avant tout lire les langues de Tolkien à la source et non passer par d’autres pour les apprendre (autant que faire se peut).

Fluctuation interne des langues de Tolkien

Si vous avez lu ce tutoriel en entier, vous l’aurez compris : les langues de Tolkien sont inscrites dans le temps. De telle langue découle telle autre, etc. : c’est ce qu’on appelle de la linguistique diachronique. Les langues créées par le Professeur sont éminemment diachroniques, et varient selon l’époque, le peuple qui la parle, l’endroit où habite ce peuple, et les usages de ce peuple. Ainsi donc, le quenya parlé par les Vanyar à leur arrivée en Aman au Premier Âge ne sera pas du tout le même que celui des Ñoldor au Troisième Âge, en Terre du Milieu. Ainsi, si nous regroupons tous ces termes sous le mot « Quenya », il n’est pas rigoureux d’en mélanger les principes grammaticaux, syntaxiques et autres.
C’est une troisième inconnue sur laquelle on insiste peu, mais qu’il faut également prendre en compte.


L’ensemble de ces trois inconnues pose problème, comme vous le voyez, et demande une certaine prudence lors de l’étude de ces langues : prudence dont le public manque généralement, à la fois par paresse et enthousiasme. Nous allons voir quelques exemples de mésusages des langues de Tolkien.

Ce qu'il ne faut pas faire

Il s’agit ici de donner quelques (mauvais) exemples, pas de faire une liste exhaustive ― on n’en finirait pas ^^' …

Les tengwar ne sont pas des codes secrets

D’aucuns voudraient utiliser voudraient utiliser les tengwar comme une sorte de « code secret », comme on le fait de temps en temps avec le morse ou d’autres méthodes de transcription. Certains l’appellent même « elfique ». Quelques exemplaires :

Merci PinkClochette… C'est complètement faux, d'ailleurs
Merci PinkClochette… C'est complètement faux, d'ailleurs
Signé LoTRInMyHeart : il y a même des signes qui ne sont pas de Tolkien.
Signé LoTRInMyHeart : il y a même des signes qui ne sont pas de Tolkien.

Tout d’abord, les tengwar sont aussi « elfiques » que les runes, puisqu’inventés par des Elfes et utilisés pour toutes sortes de langues (quenya, sindarin, adûnaic, noir parler, etc.). Ça n’a donc rien de spécifiquement « elfique », et ce n’est en aucun cas une langue.
Ensuite, vous avez appris/vous apprendrez en lisant le chapitre sur les tengwar que ces derniers ne sont pas un système d’écriture servant initialement à écrire une langue comme le français ou l’anglais, mais plus à écrire des sons qui leur sont étrangers (/x/, /ŋ/, /ʍ/ , etc.). L’utilisation des tengwar pour transcrire l’anglais requiert une grande minutie, et n’a toujours pas trouvé de consensus pour transcrire le français…

On doit respecter l’esprit de base, même s’il s’agit d’un monde « imaginaire »

Je citerai ici C. Hostetter, qui mentionne une remarque de Tolkien concernant les « efforts peu judicieux de traducteurs de son œuvre de réinterpréter ou d’altérer autrement son propre système […] de nomenclature » :

« Je me demande pourquoi un traducteur pourrait croire qu’il est amené ou autorisé à faire une telle chose. Que ce soit un monde « imaginaire » ne lui donne aucun droit de le remodeler à sa guise »

Tolkien.

Concernant les langues de Tolkien, on a le droit à de telles négligences, sous prétexte que, de toute façon, tout est imaginaire : des quelques écarts en néo-sindarin ou en néo-adûnaïc aux inventions complètement déconnectées de la langue de base, comme le svartiska.
Clairement, si la volonté est juste de mettre au point un langage d’Elfes ou d’Orcs, pourquoi vouloir déformer l’œuvre de Tolkien alors que l’on peut créer des langues sans s’en réclamer ? Au contraire, si le but est d’étendre les langues de Tolkien, pourquoi donc être négligent à ce point ?

Des traductions malhabiles

Je passerai rapidement là-dessus, puisqu’Hostetter en parle copieusement dans son essai, mais l’on a trop souvent le droit à des tournures malhabiles de la part des « traducteurs » auto-proclamés en langues de Tolkien :

  • Les traductions mot-à-mot, qui supposent qu’un mot et sa traduction dans la langue-cible sont strictement équivalents. Par exemple, « órë » signifie « cœur » dans le sens de l’intuition, du for intérieur, de la pré-science : pourtant, d’aucuns l’utilisent aussi pour désigner la réalité anatomique, etc.
  • Les homogénéisations forcées. Prenons une analogie : c’est comme, partant du principe que « -ent » est la marque de la 3ème personne du pluriel au présent, on conjugue le verbe « être » de la manière suivante : « êtrent ». C’est grotesque, et pourtant l’on fait la même chose, par exemple, en sindarin, où l’on sélectionne une seule terminaison en oubliant les autres formes attestées (voir l’exemple de « istant » dans l’essai de Horstetter). Vous voyez que de telles exceptions figurent pour des verbes assez élémentaires (« être », « avoir », « aller », etc.) : on ne peut clairement pas les négliger.
  • Les reconstitutions foireuses. C. Hostetter prend l’exemple de « hannon le », néo-sindarin de David Salo, qui se base sur des hypothèses improbables. Je vous laisse déguster ce passage dans l’écrit de Horstetter.
  • Les paraphrases : quand l’on ne dispose pas d’un mot dans le lexique de Tolkien, on essaie de le construire à partir d’une périphrase. « Spirale » devient alors « cercle-qui-n’a-pas-été-limité », ou d’autres joyeusetés de ce genre, qui rendent le texte tout à fait incompréhensible.

Ce qu'il faut faire

Alors, que faire ? Faut-il abandonner l’étude des langues de Tolkien à cause de l’impossibilité que nous aurons de trouver le fin mot de l’histoire ?

Ça dépend.

Là encore, je citerai Carl Hostetter :

« Si vous n’êtes pas un grand amateur des grammaires historiques de langues du monde primaire, si vous n’aimez pas la Lautverschiebung, si la Loi de Grimm n’est pour vous que d’un ennui sinistre, si vous pensez qu’il est inutile d’étudier des langues mortes parce que personne ne peut les parler, alors vous ne trouverez vraisemblablement pas beaucoup d’intérêt dans le vaste volume des écrits de Tolkien au sujet de ses langues inventées. D’un autre côté, si, comme Tolkien, vous trouvez que la langue, en et par elle-même, purement de son propre droit et sans égard pour quelque considération d’utilité, est une source de plaisir esthétique, et si, comme Tolkien, vous retirez une grande satisfaction intellectuelle de l’examen de la vie entière d’une langue, de l’étude et de la découverte des caractéristiques d’une langue à la fois à une époque et à travers le temps, et de ses relations à ses parentes à la fois proches et éloignées ; des changements complexes, entrelacés, et pourtant systématiques dans les langues à travers le temps ; en d’autres mots, si, comme Tolkien, vous êtes de disposition philologique ; alors vous trouverez une riche récompense même dans ses discussions les plus abstraites et minutieuses de la phonologie et de la morphologie, et des opportunités abondantes de vous y adonner. »

Hostetter, résument à peu près tout ce qu’il faut savoir avant d’étudier Tolkien.

Et c’est en gros valable pour ce même tutoriel.

L’étude des langues de Tolkien demande de la prudence, du temps, un obscur labeur, qui n’a pour d’autre objet qu’une langue non-existante. Tout le but de cela est de saisir le sens de cette langue sans tenter de plaquer son propre propos dessus ― ce qui est difficile.
Ainsi, la lecture des textes mêmes de Tolkien, sans intermédiaire, est absolument central dans cette démarche, sans quoi vous dépendrez toujours des choix plus ou moins arbitraires d’autrui.

Quel est donc le réel but de ce tutoriel ?

Mon projet est de faire de ce tutoriel une introduction, une sorte de premier survol des langues de Tolkien, de vous donner des références et une vue critique sur ces références. Vous ne pourrez pas prétendre « vous y connaître » après avoir lu ce cours : vous n’aurez fait qu’effleurer le travail insondable du Professeur, et vous devrez encore l’approfondir, des années durant, pour mieux en saisir toute la beauté.
En somme, je n’ai d’autre prétention que de servir de passerelle entre le public motivé mais méconnaissant l’œuvre immense de Tolkien et les ressources savantes d’excellente qualité, qui ne manquent que d’une seule chose : de public. Vous connaîtrez l’utilité de ces outils, et vous les exploiterez de manière intelligente… si le cœur vous en dit !


Prudence. Mais la prudence n’empêche pas la passion ;) .